Le 2 janvier 2004, à ma grande joie, j’ai reçu en cadeau un joli poisson bleu. Mon premier poisson! Il s’agit d’un betta, un poisson solitaire et de nature agressive qui défend farouchement son territoire, de sorte qu’il est impossible de le faire cohabiter avec un de ses semblables dans un même aquarium. Condamné à la solitude, donc, il tourne en rond sans autre distraction dans la vie que l’heure des repas et la disposition des feuilles de sa plante verte en plastique, que je m’efforce de modifier de temps en temps.
Dans son milieu naturel, ce poisson combatif devrait affronter des adversaires, parcourir de longues distances pour surveiller les quatre coins de son territoire et pour trouver de la nourriture, et courtiser de temps en temps des femelles. Tout cela, évidemment, ne peut advenir dans son bocal.
Dès que ce poisson a été mis sous ma responsabilité, j’ai eu le cœur inquiet, trouvant sa condition intolérable, me projetant dans sa peau de petit prisonnier aquatique (ce qui a fort amusé mon homme qui ne croit pas le cerveau d'un poisson assez complexe et évolué pour gérer des émotions telles que l'angoisse ou le désespoir). J’ai pris soin de stimuler l’animal, par la lumière ou par différents rituels, pour m’assurer que tout allait bien. Les premiers mois, Justin (c’est son nom) nageait furieusement d’un côté à l’autre de l’aquarium, bondissait vers moi lorsque j’approchais, frétillant de tout son corps dans l’attente du festin qui devait s’ensuivre, défiait les chats en duel s’ils s’intéressaient d'un peu trop près à son domaine, se battait contre son propre reflet et faisait des feintes afin d’attaquer le plus sournoisement possible la nourriture que je lui donnais. Or, depuis que nous avons emménagé ici, rien ne va plus. Justin passe ses journées couché au fond de l’aquarium, sur le côté, ou allongé sur une excroissance de sa copine verte en plastique. Il ne bouge pas, ne fait plus rien, ne réagit plus à rien. Les premiers jours, j’ai cru que sa vie s’achevait, qu’il n’avait plus d’énergie parce qu’il était vieux et agonisant. Seulement, voilà : ce comportement dure depuis plus de six mois. Il n’empire ni ne s’améliore. C’est à peine si Justin s’intéresse à la nourriture que je lui donne. Il en reste toujours un peu qui flotte tristement à la surface de l’eau, ce qui n’arrivait jamais avant.
J’ai un poisson dépressif.
Oui, oui! Vous pouvez rire, je suis sûre que ça se peut.
Dans le dernier numéro de Sciences et avenir, j’ai lu ceci :
« [Les animaux domestiqués sont] dénaturés. Ils n’ont plus la même biologie, ils ont été « humanisés » et se sont adaptés à notre représentation mentale. Même les animaux sauvages ne le sont plus avec la modification de l’écologie. Les animaux sont devenus « humains », […] présentant même des troubles mentaux! »
Ce sont les propos du psychiatre, psychanalyste et éthologue Boris Cyrulnik. Bien sûr, il parle surtout ici de chats et de chiens, mais ce que j’ai retenu, c’est que les troubles mentaux chez les animaux existent. D’ailleurs, l’article présente ensuite plusieurs cas de dépression avancée chez différents animaux de compagnie, ce qui a donné lieu à l’apparition d’un nouvelle discipline en plein essor : la zoopsychiatrie.
Revenons à mon poisson. Je l’aime bien et j’en prendrai soin jusqu’à sa mort, aussi apathique et déprimant soit-il. Mais une chose est sûre : si je me décide un jour à avoir un autre poisson, ce ne sera pas un betta. Ce sera un néon , un poisson rouge ou n’importe quel autre poisson à caractère social. Il aura droit à un vaste aquarium et sera en abondante compagnie, afin qu’il y ait, au moins, quelque enjeu dans sa vie.
J’en suis sûre : aucun être vivant n’est assez bête ou inconscient pour pouvoir vivre sainement la solitude.
Vos commentaires sont toujours les bienvenus!
Mo, le dimanche 20 février 2005 à 20:15 :
Il paraît que les poissons ont une mémoire de deux secondes. On peut s'imaginer l'angoisse de Justin : " Il me semble que ma vie allait mieux il y a deux secondes..."
(L'ironie de son triste sort, c'est que cette phrase prend plus de deux secondes à être articulée... D'où l'angoisse.)
Jo, le lundi 20 février 2006 à 04:20 :
Sans aller dans des considérations aussi métaphysiques que Mo, les poissons combattants ont besoin d'une eau entre 23 et 28 degrés pour sortir de leur apathie. Sinon ils semblent ne plus avoir de force. En espérant pouvoir aider Justin...
Anne-Marie, le samedi 25 février 2006 à 09:41 :
Merci pour le conseil, Jo. Justin étant à nouveau en pleine dépression (ça n'arrive effectivement que l'hiver), je l'ai placé dans une pièce surchauffée. Voyons si cela fera une différence!
Léo, le jeudi 11 mai 2006 à 15:07 :
Je vis la même experience avec mon combattant !! comment va Justin ?
Anne-Marie, le lundi 15 mai 2006 à 06:18 :
Bonjour Léo! Justin vivote toujours. Il y a maintenant deux ans, 4 mois et des poussières que je veille sur lui avec désarroi. Il passe ses journées couché au fond de l'aquarium, a maintenant du mal à viser juste pour se saisir de sa nourriture... J'ai encore un mince espoir de le voir renaître dans les prochains jours, quand il se mettra à faire vraiment beau et chaud, mais essentiellement, je ne peux m'empêcher de m'étonner qu'il soit encore vivant, dans ces conditions. Le constat général est plutôt déprimant.
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