Au moment de mon entrée au cégep, je nourrissais l’ambition de devenir comédienne. Fascinée par la scène, encouragée par de belles expériences et de beaux succès accumulés sur les planches de mon école secondaire, je me croyais promise à un brillant avenir dans le monde du théâtre.
Mon père s’étant opposé à mon inscription dans ce programme qu’il méprisait (du moins le croyais-je), j’avais dû me résigner à m’inscrire, avec dépit, en sciences humaines. Furieuse de ce délai qui m’était imposé, je me promettais de faire mes auditions dès que j’aurais enfin atteint l’âge de la majorité. Mon père n’aurait alors plus son mot à dire et ne pourrait m’empêcher de suivre ma voie.
Aussitôt installée aux résidences du collège Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse, mon premier geste fut de me joindre à la troupe de théâtre Sans sac. Je me suis bientôt mise à fréquenter les étudiants de l’option théâtre, à me tailler une place dans ce milieu que j’affectionnais.
Ma désillusion fut rapide et cuisante. Ce n’est pas que j’étais dénuée de talent… De ce côté, j’avais certes du travail à faire, mais je n’étais pas trop mauvaise. J’étais en droit de nourrir quelques espoirs. Non. La désillusion vint plutôt de ces jeunes gens qui, eux, étudiaient réellement en théâtre : bien qu'ils m'aient acceptée facilement, force me fut de constater que je n’avais pas grand chose à voir avec eux.
Ils étaient expansifs… complètement dénués – à mes yeux, du moins – de pudeur. Ils étaient tout le contraire de la jeune fille timide que j’étais. Criant, sautant, gesticulant, le port altier en dépit de toutes leurs simagrées, ils arpentaient les couloirs comme autant de dauphins et de dauphines excentriques et conscients de se pavaner dans leur futur royaume. Je les accompagnais, rougissante et mortifiée. Cela, j’aurais pu, à la rigueur, m’y faire, m’y adapter. Mais c’était aussi à qui accumulerait le plus d’expériences sexuelles, le plus vite possible… à qui s’en vanterait le plus explicitement, bien entendu, mimes à l’appui. Hétéro? Ce n’était pas une bonne raison pour ne pas tâter du même sexe que le sien. J’ai parfois entendu des déclarations telles que : « Ah, nous, les gens de théâtre, on souffre beaucoup… tu comprends, c’est dur d’être en théâtre, très dur… quand on est comédien, il faut baiser tout ce qui bouge, on n’a pas le choix... » Pour ma part, à l’époque, je n’avais eu qu’un seul petit ami et j’aurais été bien en peine d’embrasser à pleine bouche filles et garçons dans les couloirs, de me joindre à leurs partouzes et de m’en vanter ensuite. J’étais beaucoup trop réservée pour cela.
Malheureuse et désillusionnée, me jugeant trop sage, trop coincée, j’ai renoncé à devenir comédienne et me suis découvert d’autres intérêts.
Au cours des années qui ont suivi, sans spécialement l’avoir cherché, je me suis constamment trouvée entourée de gens de théâtre, de « théâtreux », comme je me plaisais à les appeler. Jusqu’à ce que j’entreprenne ma maîtrise, les théâtreux (un peu plus tranquilles que ceux du cégep) ont constitué la majeure partie de mon entourage. J’étais en quelque sorte heureuse de leur compagnie, même si je l’ai toujours vécue avec une certaine douleur, avec l’impression de ne pas être à ma place. Jamais je ne me suis sentie totalement à l’aise parmi eux, bien consciente que je ne pouvais leur ressembler. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai fini par renoncer à leur amitié, comprenant que ma place était ailleurs. Ce n’est qu’à la maîtrise que je me suis réellement entourée de littéraires.
…
Samedi soir dernier, je prenais un verre aux Salons d’Edgar en compagnie de mon homme et d’un ami qui rentrait tout juste de voyage. Je me suis vite aperçue que l’endroit était envahi par une foule impressionnante de théâtreux. Nous étions, je crois, les seules personnes dans la salle à ne pas appartenir au milieu. J’ignore ce qui se passait là. Se réunissent-ils ainsi tous les samedis? Ou un événement particulier se tenait-il en ces lieux?
À la grande table qui avoisinait la nôtre se trouvaient les étudiants du conservatoire. Je n’ai pu m’empêcher, entre deux gorgées de vin, de les examiner avec un certain agacement, toute la soirée durant. Séduisants, la coiffure et le maquillage étudiés, vêtus à la dernière mode avec une savante touche négligée, ils étaient surexcités et manifestement très, très sûrs d’eux. Un beau jeune homme efféminé promenait, en lançant des œillades à la ronde pour être bien certain qu’on l’observait, la pointe de sa cravate sur la poitrine dénudée d’une maigre jeune première qui s’esclaffait sans retenue, la tête renversée vers l’arrière, les bras écartés, roulant des hanches et des épaules. Un autre beau jeune homme à la démarche féline embrassait goulûment une fille après l’autre, leur caressant la taille et les cheveux avant de pincer au passage le derrière d’un garçon qui ne demandait pas mieux. Ils étaient aussi expansifs et explosifs que dans mon souvenir, paradaient et minaudaient dans toutes les directions. On ne voyait qu’eux.
Je me suis sentie agacée, irritée, au contact de ce monde que je ne comprends pas, auquel je n’appartiens pas et n’appartiendrai jamais, que je trouve même ridicule, parfois... mais fascinée, surtout, étrangement attirée… comme toujours.
Vos commentaires sont toujours les bienvenus!
Mo, le vendredi 25 novembre 2005 à 11:00 :
Marie, qui a étudié en théâtre, ne correspond pas à cette description non plus...
Anne-Marie, le vendredi 25 novembre 2005 à 11:08 :
Oui, je sais, il y a des exceptions. Je n'en ai toutefois pas connu beaucoup.
Anne-Marie, le vendredi 25 novembre 2005 à 11:11 :
Je dois dire, par ailleurs, que les étudiants en théâtre à l'université ne m'ont jamais semblé appartenir à cette catégorie de théâtreux... j'ignore pourquoi.
Eveline, le vendredi 25 novembre 2005 à 11:18 :
Heing?!!! Les scènes que tu décris sont absolument surréalistes! Je n'en reviens pas, et je suis absolument scandalisée.
Sinon, pour le plaisir de nuancer les raisonnements qu'éveillent ces images odieuses, je dirais qu'il peut aussi y avoir des troupes (!) comme ça dans d'autres milieux. Peut-être que ce n'est pas nécessairement exclusif au monde du théâtre. Également, le théâtre offre certainement un pendant à ces exhibitionnistes compulsifs. On y trouve sans aucun doute des groupes de gens qui ont un mode de vie (en public et dans le privé) à l'opposé de celui-là.
Quoi qu'il en soit, si tu as perçu que la majorité des gens de théâtre avaient des comportements comme ça qui te dérangeaient, tu as vraiment bien fait de t'en éloigner.
J'ai eu une réaction du même genre que la tienne, au début de mes études, en côtoyant des étudiants en linguistique. L'élan irrépressible que j'avais pour ce domaine intéressant a vite été freiné. Je ne pouvais supporter aucune de ces personnes! Tout dans leur attitude et leur langage me dérangeait.
Bien sûr, et heureusement, ce n'est pas nécessaire de s'identifier à un milieu et de s'y intégrer pour embrasser une profession. Mais parfois, la seule perspective de se sentir très inconfortable tout au long de ses études est suffisante pour nous faire renoncer à un domaine.
Heureusement, tout ça n'est pas grave. Je pense que la littérature est faite pour toi (et plein d'autres choses), et puis tu as pu continuer à t'intéresser de loin au théâtre (même chose pour moi quant à la linguistique), en préférant des milieux où tu te sens à l'aise!
Mo, le vendredi 25 novembre 2005 à 12:06 :
Ce n'était pas une critique, mais un appel subtil à Marie, pour lui demander ce qu'elle en pensait, puisqu'elle a fréquenté des gens de théâtre.
Anne-Marie, le vendredi 25 novembre 2005 à 12:16 :
Ah! Oui, j'aimerais aussi avoir son avis. T'en fais pas, je n'avais pas pris ton commentaire comme une critique, mais plutôt comme une intéressante occasion de nuancer.
Marie, le vendredi 25 novembre 2005 à 12:28 :
J'ai fréquenté des théatreux universitaires. Sur le coup, je sentais que c'était plus sérieux qu'au cégep. Mais rétrospectivement, et après avoir tâté des étudiants de sociologie, je me rends compte que l'ambiance faisait beaucoup plus «cégep» en théâtre qu'en socio.
Ce qui n'empêche pas que lorsqu'une fille, en plein party (oui, nous en faisions, mais beaucoup moins que les étudiants d'administration ou de droit et avec beacoup moins de débauche qu'eux)a déclaré qu'elle avait couché avec une autre fille pour essayer, beaucoup en ont été un peu ébranlés. Pas choqués, certes, car malgré tout, les gens excentriques sont souvent plus ouverts d'esprit que la moyenne, mais cette réaction prouve quand même que l'exploration sexuelle a des limites dans ce milieu comme partout ailleurs.
Cela dit, il est très difficile de juger du taux de dévergondage, de débauche d'un milieu. J'ai eu beaucoup de plaisir à étudier en théâtre. La vie étudiante y était quatre cent fois mieux qu'en socio. Oui, on montait parfois sur les tables, on criait, on chahutait dans le local étudiant. Mais je crois que cela a plus à voir avec le sentiment de liberté qu'autre chose. Je crois que dans tous les milieux étudiants, des jeunes ont les mêmes envies, les mêmes impulsions (et d'autres ne les ressentent pas). La différence est que dans certains milieux, on les refoule et que dans d'autres, on se sent plus libre de les exprimer.
Pour ma part, j'ai étudié deux ans en théâtre sans ressentir le besoin de coucher avec tout le monde, de prendre toutes sortes de substances illicites et de me vanter de tout ça. J'étais plutôt sage et personne ne se moquait de moi. J'étais même appréciée du plus grand nombre.
Voilà pour mon témoignage sur le sujet.
Anne-Marie, le vendredi 25 novembre 2005 à 12:30 :
Intéressant... Peut-être y avait-il un effet d'entraînement particulier, à Sainte-Thérèse, lorsque je m'y trouvais. Ce que je décris plus haut était devenu un véritable mode de vie et apparaissait comme une nécessité.
Anne-Marie, le vendredi 25 novembre 2005 à 12:37 :
Je ne peux pas me prononcer sur les étudiants actuels du conservatoire de Québec, parce que je ne les ai vus que bien éméchés et en plein party, mais à Sainte-Thérèse, c'était, d'après le souvenir que j'en ai, à peu près toujours comme ça.
Bernard, le vendredi 25 novembre 2005 à 18:34 :
Alors Marie, on abuse de sa situation de pouvoir pour tâter de l'étudiant...
Marie, le jeudi 1 décembre 2005 à 10:54 :
Whoaa! l'autre!
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