Anne-Marie, takéfactrice

Zénaïde

mardi 21 mars 2006 à 12:59 | Racines | Permalien

Au cours de ces dernières semaines où l’énergie m’a tant fait défaut, j’ai souvent eu une pensée pour ces femmes d’autrefois qui enchaînaient grossesse après grossesse. Après quelques années d’épreuve continue, elles recevaient bien sûr l’aide de leurs filles aînées (si elles avaient eu la chance d’avoir d'abord des filles) pour entretenir la maison et s’occuper des plus jeunes pendant leurs grossesses, mais reconnaissons-le, leur vie de mère au foyer relevait quotidiennement de l’exploit.

J’ai eu la chance, pour ma part, de bénéficier de l’aide et du soutien de mon mari (repas, ménage, gâteries, etc.) pendant ces semaines où de tout petits efforts suffisaient à m’épuiser et où j’ai passé tant d’heures à dormir. Les femmes d’autrefois ne devaient pas être nombreuses à pouvoir en dire autant. Elles ne devaient pas même pouvoir se permettre le luxe des siestes, malgré leur épuisement. D’ailleurs, j’ai aussi eu une pensée compatissante pour toutes ces femmes d’aujourd’hui qui vivent leur grossesse en solo ou avec un conjoint peu attentif.

J’ai beaucoup réfléchi, notamment, à la vie de mon arrière-grand-mère paternelle, Zénaïde, que je n’ai jamais connue, mais dont j'ai su l’histoire par le livre Sur la trace des Busque.

La très belle Zénaïde s'est mariée à l’âge de 17 ans, en 1903. À peine un an plus tard, elle donnait naissance à sa première fille. Ensuite, sans presque jamais se reposer, Zénaïde a mis au monde 15 autres enfants, dont deux sont décédés prématurément. Au moment de la naissance du petit dernier, Zénaïde était âgée de 41 ans. Les photographies de cette époque, qui contrastent cruellement avec celle du mariage, montrent une femme prématurément vieillie, au corps ravagé, au visage crevassé.

En dehors de ses multiples grossesses, de l’éducation et du soin de tous ses enfants dans une minuscule maison sans électricité, Zénaïde s’occupait des animaux de la ferme, du jardin, de la vaisselle, de la cuisine, du bois et des autres tâches domestiques. Elle supervisait elle-même la boucherie, faisait des conserves, cueillait et entreposait fruits et légumes pour l’hiver. Seuls le sucre et la farine étaient achetés ailleurs. Toute la nourriture servant à nourrir trois fois par jour les seize membres de la famille venait de la petite ferme familiale et était apprêtée par mon arrière-grand-mère.

Zénaïde a donc passé la majeure partie de sa vie à cuisiner et à entretenir la ferme et la maison. Elle a aussi pris soin de confectionner les vêtements, les chaussures, les couvertures et les draps pour toute la maisonnée. Elle savait travailler le cuir, tisser, coudre, filer la laine, tricoter, broder. Elle a même trouvé le temps de confectionner un beau trousseau pour chacune de ses filles. Elle fabriquait tout elle-même, y compris le savon, et n'achetait rien.

Comment a-t-elle trouvé le temps et la force de tout faire, à plus forte raison enceinte? C’est là une réalité qui me dépasse. Et le plaisir, le loisir, dans tout cela? Il y a fort à parier qu’il y en avait peu. Zénaïde, qui était instruite pour l’époque, en a sans doute souffert.

Zénaïde est décédée à l’âge de 63 ans, probablement des suites d’un cancer. En 46 ans de mariage, elle a passé seize ans enceinte.

J’aurais aimé la connaître, tâcher de comprendre à son contact ce qui pouvait rendre une telle femme heureuse. L’était-elle seulement?

En comparaison avec la sienne, ma vie est on ne peut plus oisive et confortable. Je m’occupe essentiellement à des activités intellectuelles, je n’ai à entretenir qu’un petit appartement et je ne suis pas seule pour le faire. Malgré tout, sans ajouter la moindre tâche à mon quotidien, le début de ma grossesse a suffi à m’essouffler…

Je serais tout à fait incapable de relever les défis que Zénaïde devait affronter, jour après jour. Quelle vie difficile a dû être la sienne! Et comme elle était polyvalente et accomplie! Lorsque je pense à elle, je ressens de la compassion, bien entendu, mais surtout, surtout une immense admiration.

Commentaires

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Marie, le mardi 21 mars 2006 à 14:04 :

J'ai beaucoup discuté de cette question avec les filles de ma classe. Elles étient horrifiées de voir quelle avait été la vie des femmes du temps de nos grands-parents.

Mais s'il y a bien une chose que j'ai compris de toutes ces discussions, c'est que l'on peut bien comparer notre vie à la leur et se sentir soulagés de ne plus vivre à cette époque. Mais la démarche contraire est intenable. La vie était différente, se concevait différemment à l'époque. Les gens n'avaient pas vraiment idée de ce qu'aurait pu être leur vie si elle avait été différente. La conception de la personne humaine n'était pas la même. Ces gens n'avaient pas le devoir moral de s'accomplir pleinement en tant qu'individus uniques dont il serait indécent de ne pas développer tout le potentiel.

guy mercier, le vendredi 24 mars 2006 à 05:59 :

c'est une trace de conversation: ma partenaire de marche est infirmière; elle s'occupe des religieuses âgées.... pourquoi pensez-vous que celles-ci s'enfuyaient vers le couvent et la communauté ? ce n'est pas être égoïste de l'avoir remarqué ni « réducteur » comme le prétendent les « lettrés »....
quel courage tout de même que nos ancêtres, à quand l'épopée ! il en faut une. Et le « frette » !!!!

Anne-Marie, le vendredi 24 mars 2006 à 06:27 :

Je suis d'accord avec vous. J'avais une grande-tante, maintenant décédée, qui avait fait le choix de devenir religieuse, contrairement à ses jeunes soeurs qui se sont mariées. Elle a acquis une éducation supérieure, a enseigné la chimie, la physique et les mathématiques au collège de Sillery toute sa vie, a été heureuse en communauté, a voyagé... Je me souviens d'elle comme d'une femme énergique, souriante et épanouie. Ses soeurs, tout aussi brillantes qu'elle mais n'ayant pas dépassé l'école normale, lui ont toujours, par la suite, envié cette vie, cette liberté (!), malgré leur bonheur d'avoir eu des enfants. Autrefois, seule la vie religieuse offrait ce genre de possibilités aux femmes plus indépendantes.

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