En petits morceaux

CHOI-FM et Reporters sans frontières

Mardi 27 juillet 2004 à 16:30 | Joies de la démocratie | Permalien

Comme entrée inaugurale, j'aurais certes pu trouver plus tranquille.

Si vous habitez Québec — ou au Québec, en fait — la polémique concernant la station de radio qui crie « liberté » sur les pare-chocs d'automobiles (tout près des pots d'échappement) n'a probablement pas pu vous échapper. Le refus de renouveler la licence de diffusion, le cirque médiatique, madame Frulla interpellée par monsieur Demers, madame Frulla remettant monsieur Charest à sa place, la marche avec les pancartes, tout ça sur fond de remise en question d'un CRTC qui n'en demandait pas tant, ça vous dit quelque chose? Bon.

La station CHOI ne s'en tire pas trop mal pour le moment, notamment en raison des nombreux appuis reçus de divers individus et organisations. On pourrait épiloguer un bout de temps sur l'opportunisme politique qui caractérise certains d'entre eux, mais on conviendra qu'il y a en général au moins une certaine affinité idéologique entre les controversés animateurs et leurs supporteurs. J'entends par en général le fait qu'il y a des exceptions, et même des exceptions surprenantes... voire troublantes.

La dernière en liste : Reporters sans frontières.

Reporters sans frontières?! Ben oui. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez aller lire leur communiqué de presse. Essentiellement, RSF exprime sa « préoccupation » face à ce qu'il juge être un cas de censure et relaie une déclaration du très crédible Patrice Demers qui « estime que la décision du CRTC est "injustifiée et incompréhensible" » (les italiques sont de moi). Ainsi que le souligne Denys Duchêne dans le Devoir d'hier, RSF, n'ayant pignon sur rue qu'à Montréal, est peut-être un peu trop loin du débat pour s'être fait une idée juste de la situation. Dans tous les cas, ça m'a irrité, et si ça vous intéresse, je vous laisse lire le courriel que j'ai fait parvenir à cette noble institution. Je vous confirme à l'avance que ça m'a fait du bien.

Madame,
Monsieur,

Je vous écris pour vous faire part de ma consternation suite à votre récente prise de position dans l'affaire du non-renouvellement de la licence d'émision de la station radiophonique québécoise CHOI-FM. Malgré tout le respect et l'estime que je porte à Reporters sans frontières, je considère votre « préoccupation », c'est-à-dire votre condamnation du fait, comme une grande erreur.

La décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes survient dans un contexte judiciaire défavorable aux victimes. D'aucuns ont souligné que des accusations criminelles contre certains animateurs de CHOI et de l'autre station du groupe Genex Communication, CKNU, auraient été plus appropriées. Il se serait en effet agi là du recours logique contre la diffamation éhontée et les propos haineux (racistes, sexistes, homophobes et j'en passe) qui font l'ordinaire des animateurs de ces stations. Or il appert que les nombreuses victimes — parmi lesquelles se trouvent justement des journalistes, le saviez-vous? — des gourous de CHOI et de CKNU préfèrent généralement éviter les épuisantes et inefficaces procédures judiciaires auxquelles le groupe Genex se dit toujours prêt à faire face. On comprend d'ailleurs ces messieurs du groupe : quelle meilleure publicité qu'un procès pour diffamation ou pour incitation à la violence? Pour des sommes relativement modiques (les avocats québécois sont plus abordables que leurs collègues américains), les cotes d'écoute grimpent, les commanditaires s'arrachent les plages de publicité et les actionnaires se frottent les mains. Le jour où les tribunaux feront clairement comprendre aux médias tels que CHOI que la diffusion du mépris et de la haine sont des comportements que la société québécoise n'accepte pas, le jour où les groupes et personnes victimes de ces médias pourront espérer recevoir réparation adéquate par l'entremise de l'appareil judiciaire, peut-être pourra-t-on se dispenser de l'avis des fonctionnaires du CRTC sur ce genre de question.

Je tiens aussi à mentionner mon désarroi en ce qui concerne votre conception de la liberté d'expression. Pour citer votre communiqué, qui parle de censure, « les propos tenus par les deux hommes ont été jugés "offensants", "choquants" et "vulgaires" par le CRTC ». Ce disant, l'on serait effectivement porté à croire que la décision du CRTC est fondée sur une quelconque conception du bon goût ou sur l'idée que les membres de cet organisme se font de ce qui est offensant, choquant ou vulgaire, et qu'il s'agit conséquemment de censure. Il serait cependant intéressant que vous citiez la source de ce que vous rapportez comme les propos du CRTC. En effet, si l'on se réfère au communiqué officiel du CRTC, on lit plutôt que « le Conseil a considéré que des propos offensants exprimés par des animateurs sur les ondes de la station ont risqué d’exposer à la haine ou au mépris certains individus ou groupes d’individus pour des motifs fondés sur la déficience mentale, la race, l’origine ethnique, la religion, la couleur et le sexe. Le Conseil a constaté de plus que des animateurs de la station ont fait preuve d’acharnement indu dans leur utilisation des ondes publiques pour notamment insulter et ridiculiser des gens ». Voilà qui donne nettement moins dans l'arbitraire bien-pensant et qui suscite des questions légitimes. Est-ce de la censure que de sévir contre l'abus flagrant et impénitent de la liberté d'expression dont disposaient a priori, faut-il le rappeler, le personnel de CHOI? Était-il si contraignant, pour la station, de respecter le code d'éthique dont elle s'était elle-même dotée en 2002 afin de voir sa licence renouvelée par le CRTC malgré les nombreuses infractions déjà commises? Plus généralement, la liberté d'expression dont nous diposons tous nous permet-elle d'utiliser un média de masse pour détruire des réputations, humilier les femmes, les homosexuels, les membres de minorités visibles, ou diffamer quiconque pense autrement que nous? Je ne croyais pas, et ne croit d'ailleurs toujours pas, que cette vision du monde soit celle de Reporters sans frontières.

Je serais enfin reconnaissant envers qui pourrait m'expliquer en quoi les inepties des animateurs visés par les multiples plaintes portées contre eux relèvent de la « liberté de presse » (le nouveau mot à la mode dans les cris de vierge offensée du président du groupe Genex). Pour autant que je sache, l'animation du bien-nommé « Monde parallèle » n'a rien à voir avec le journalisme. Habituellement, l'actualité ne sert que de vague prétexte à des diatribes sans fondement présentées comme de l'information; au mieux, l'on se contente de réciter les manchettes telles qu'extraites du fil de presse. Les jours fastes, l'animateur, spontanément promu éditorialiste de choc, s'acharne sur sa victime du moment — un intervenant téléphonique à qui il vient de couper la ligne, par exemple — avec une véhémence sans réplique, sur le ton de la conviction fanatique. Assimiler cela à du journalisme relève de l'hypocrisie et constitue une insulte pour tout professionnel de l'information. Je n'en connais aucun qui apprécierait un tel rapprochement. Pire encore, l'invocation à grand renfort de pathos et de déchirement de chemise d'une soi-disant liberté de presse par Genex ne peut qu'entraîner un dangereux glissement : si toute utilisation des ondes devient implicitement une activité de presse, si tout ce qui se dit devient de l'information, plus aucune valeur ne peut être accordée au travail de journaliste. Votre « préoccupation », en ce sens, me semble donc paradoxale et bien loin des intérêts de la profession que vous défendez. Pour être tout à fait clair, que Reporters sans frontières s'engage dans cette polémique en brandissant la bannière de la liberté d'expression à la suite des élucubrations grand-guignolesques de Patrice Demers plutôt qu'en dénonçant une érosion grave du statut de journaliste m'apparaît absurde et contre-productif.

L'apparente légitimité qu'un organisme autrement utile et respectable tel que Reporters sans frontières accorde à la position de CHOI en pesant de tout son poids sur la balance de l'opinion publique me surprend et me déçoit énormément. Peu de gens, des médias ou du public, osent encore critiquer CHOI publiquement, ceux qui s'y risquent étant systématiquement traînés dans la boue (beau respect de la liberté d'expression de la part de ceux qui s'en disent les seuls chantres). Vous jugeant néanmoins hors de leur atteinte, je ne puis que supposer qu'il s'agisse de votre part d'une décision bien intentionnée mais mal informée, une vaste méprise en quelque sorte, et espérer qu'à l'avenir vous choisissiez vos combats québécois avec plus de discernement.

Hugo Tremblay
Québec

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