Décidément, rares sont les journalistes français qui se contentent d'applaudir la performance historique de Lance Armstrong : même si l'on a la délicatesse de le féliciter, le pot ne suit jamais les fleurs de très loin, et ce, malgré un Tour remarquablement dénué de scandales pharmacologiques. Chauvinisme ou doutes légitimes?
Jetez un oeil dans le dossier du Monde, ou, de fait, dans la majorité de la couverture du Tour par la presse française (voyez par exemple la revue de presse du Nouvel Observateur), et vous constaterez que le prodige texan n'est pas dans les meilleures grâces des journalistes hexagonaux. Décidément, il ne peut avoir gagné parce qu'il est le meilleur; ses victoires sont systématiquement assimilées à la chance, ou à la malchance des autres, ou à l'absence de grosses pointures dans le peloton... ou au dopage.
Sur le site même du Tour, on peut lire :
Quelles que soient les circonstances favorables à la réalisation de cette époustouflante série (absences de Beloki et Vinokourov, abandons de Hamilton et Mayo, la pluie, les pavés, l’âge du capitaine…), Armstrong n’a laissé aucune chance à ses adversaires ni au hasard.
L'âge du capitaine?
Les allusions au dopage sont tellement nombreuses et parfois si peu subtiles (« pas un suiveur de la course ne mettrait sa tête sur le billot en pariant qu'Armstrong n'avale que de l'eau claire », dixit Jean Guisnel, La République des Pyrénées) qu'on en vient à se demander pourquoi diable l'organisation du Tour se donne autant de mal à contrôler les fluides corporels des participants. À quoi bon faire des tests si personne n'a confiance en eux? Il n'est manifestement pas suffisant, dans le cas d'Armstrong, d'avoir passé tous les tests — bien plus souvent qu'à son tour, d'ailleurs — avec succès. Peut-être devrait-il aussi passer sous polygraphe, ou jurer sur la Bible? (Quoi qu'il ne soit pas croyant, malgré ce à quoi on pourrait s'attendre d'un si fier Texan.) Dans tous les cas, les critères par lesquels on juge tous les autres ne s'appliquent visiblement pas à Armstrong, comme quoi les gagnants suscitent toujours la jalousie et la méfiance. It's lonely at the top, dit-on.
Au bout du compte, je me pose une question : s'agirait-il, au fond, d'une nouvelle manifestation d'antiaméricanisme de la part de ces chers cousins? Serait-on aussi diantrement sceptique si un Italien, un Belge, un Allemand, voire un Français (!) avait remporté six Tours de suite? Comme le souligne Armstrong dans son autobiographie It's Not About The Bike, c'était la première fois, en 1999, que la prestigieuse épreuve, jusque là chasse gardée européenne, était remportée par un Américain roulant au sein d'une équipe américaine et, qui plus est, sur un vélo américain. On pouvait bien sûr s'attendre à un peu de stupéfaction incrédule de la part des Européens, et ça se comprend. La douche était d'autant plus froide que l'Américain en question était un Texan plutôt pittoresque rompant avec les traditions (quasi séculaires à l'époque) de la noble institution du Tour de France. Mais six fois de suite? Ouille. On peut imaginer que certains le prennent comme une insulte personnelle. À lire certains journalistes, on sent même que l'agacement va jusqu'à considérer que les Postiers bleus pourraient avoir la décence de gagner avec moins d'écart.
Je n'irai pas jusqu'à suggérer que l'attitude française puisse entre autres s'expliquer par des facteurs politiques et/ou par une apparente proximité entre Armstrong et le président Bush. Il est cependant difficile d'imaginer que l'atmosphère tendue qui prévaut entre la France et les États-Unis depuis l'accession au pouvoir des républicains en 2000 n'influence pas la vision qu'ont les Français — ou en tout cas beaucoup de Français — de celui que les étatsuniens considèrent un all-american hero, un porte-flambeau de l'american dream. Il est vrai, à ce titre, que le cycliste sudiste, un survivant du cancer, résume à lui seul l'esprit de l'Amérique gagnante, sûre d'elle-même, telle qu'elle a toujours aimé se voir.
Pour terminer, vous aurez peut-être remarqué que la presse française, fidèle à elle-même, se fait un devoir de rappeler à ses lecteurs à quel point Armstrong est antipathique. Il ne veut pas rencontrer les journalistes, il se déplace en hélicoptère, il ne sourit pas, il est arrogant, etc. Fichtre! Paaauvres petits journalistes!
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