En petits morceaux

Héros

Mercredi 8 septembre 2004 à 23:07 | Cinéma | Permalien

Ma douce moitié et moi-même sommes allés voir Héros, l'opus le plus récemment importé du réalisateur Zhang Yimou, avec la ferme intention de nous déconnecter le cerveau pendant l'heure et demie annoncée. Mon verdict : Jet Li, Maggie Cheung et compagnie ont bien accompli leur mission — peut-être même trop bien.

Pathé chinois

L'art de Yimou est en effet incontestable. Il sait diriger, il sait s'entourer de qui de droit — la photographie de Christopher Doyle, entre autres, est époustouflante. Les combats, pour autant que l'on apprécie ce genre de truc, sont aussi magnifiquement chorégraphiés. Les scènes pathétiques sont adéquatement pathétiques, ce qui doit émouvoir émeut, les inévitable éléments symboliques (couleurs, accessoires, fluides vitaux, etc.) foisonnent, la musique est orientalisante à souhait, Jet Li est petit mais son arme est contondante, bref, la chose est techniquement irréprochable, tout est là. On embarque, comme dirait l'autre, et on ressort du cinéma tout dépaysé, presque exalté.

Mais. Une fois le côté glamour du film bien digéré, un vague malaise s'insinue dans le bonheur parfait du cinéphile contenté. Un indéfinissable inconfort, qui turlupine jusqu'à ce qu'on se décide à se repasser mentalement le film en consentant à quelques arrêts sur image. Et là, soudain, boum! le héros trébuche maladroitement et renverse le pot aux roses (un Ming, bien entendu).

Pour ma part, c'est ma chère et tendre épouse qui m'a mis sur la voie. N'appréciant guère l'artisanat martial, elle n'a en effet pas été trop impressionnée par le clinquant du film et a su voir au-delà.

L'invention de la poudre (aux yeux)

Héros n'est pas un inoffensif conte, m'a-t-elle fait réaliser. Nouvel avatar de l'histoire maintes fois racontée du roi de Qin, Ying Zheng, qui devint le premier empereur de Chine en 221 av. J.-C. après avoir unifié (manu militari) ses voisins, il constitue, pourrait-on dire, une fable sexy pourvue d'une morale édifiante : rangeons-nous vite derrière Sa Majesté qui va nous apporter la paix en nous imposant sa loi. Toute ressemblance avec les actuelles aspirations totalitaires du Parti Communiste chinois serait évidemment fortuite (et à plus forte raison toute impression de lien avec certaine situation nord-américaine).

De surcroît, quand on me montre une bande de scribes qui s'obstinent à tracer des trucs compliqués dans le sable en dépit de la nuée de flèches qui s'abat sur eux, j'éprouve beaucoup de difficulté à ne pas penser à la résistance non violente et désespérée des Tibétains. Le film, bien sûr, n'est pas une charge directe contre un Tibet métaphorique. Sa rhétorique est plus insidieuse : après avoir souligné le courage de son peuple, on déplore que le petit État de Zao (ou Tchao), en résistant à l'expansion de Qin (ou Ts'in, d'où Chine), fasse obstacle à la naissance d'une grande nation chinoise et à l'établissement de ce qui doit nécessairement être considéré comme l'ultime idéal politique d'une nation telle que celle-là, c'est-à-dire l'empire. Héros, en tentant manifestement de légitimer par la bande l'absorption du Tibet par la Chine, en devient écoeurant.

Si ce n'était de l'intention moralisatrice du film, on pourrait n'en retenir qu'une forte saveur nationaliste et s'empresser de l'oublier. Néanmoins, comment faire abstraction des notes historiques affichées juste avant le générique final? Comment justifier le fait qu'on présente « Sans Nom » (Jet Li) comme un héros national, un sage ayant connu l'illumination impérialiste de la pax romana au moment où il s'apprêtait à assassiner celui qui allait donner la Grande Muraille à la Chine, un martyr ayant préféré mourir plutôt que de porter atteinte au principe sacré de la loi contre le bien du plus grand nombre?

Non, la mort (auto-infligée) des dissidents n'est pas innocente, pas plus que l'exaltation de la « naissance » de la Chine. Derrière ses beaux atours, Héros est un film de propagande, une oeuvre apologétique, et je trouve ça nauséabond. Voilà.

Mais peut-être suis-je en train de céder à la paranoïa?

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