On a coupé la vieille épinette noire rabougrie qui occupait un coin de ma fenêtre du quatrième étage, au bureau.
D’accord, elle était malade. Des insectes, sans doute, en avaient bouffé la meilleure partie. Dans tous les cas, il en manquait des bouts et ce qui restait faisait plutôt piètre figure; ça n’était plus trop droit, ni trop fourni, ni trop vert. On ne peut pas dire que ça décorait encore beaucoup les abords de l’immeuble par ailleurs fort drabe qui essayait assez vainement de se cacher derrière. Sans blague, c’était une épinette fort peu sexy, dont les meilleures années étaient révolues depuis un bail.
Néanmoins, cette épinette, toute mal foutue qu’elle était, n’en demeurait pas moins honorable.
Où croyez-vous que les quatre-vingt-douze corneilles hantant les étendues bétonnées de mon immeuble trouvaient refuge lorsqu’elles étaient fatiguées de s’entre-poursuivre? Où se posaient-elles lorsque venait le temps de gober de rares trucs douteux extraits de cônes tout enrésinés? De quel inaccessible perchoir pensez-vous que cette flopée de volatiles criards se raillaient des passants agacés descendant frileusement la rue de l’Église?
Et où, croyez-vous, accrochait-on, depuis des années, les inévitables guirlandes de petites ampoules électriques colorées du temps des fêtes?
Vous voyez, c’était peut-être un arbre laid, dégarni, peu représentatif du bel entrepreneuriat dynamique des locataires de la tour à bureaux, mais c’était un arbre émouvant, remplissant dignement ses fonctions d’épinette à corneilles, d’épinette de Noël, d’honnête épinette de tous les jours.
Or on l’a coupé. Le propriétaire de l’immeuble ne s’est même pas chargé lui-même de l’exécution : il a sous-traité la tâche à quelque lâche mercenaire armé d’une tronçonneuse deux-temps et d’un paquet de clopes bon marché. Mon épinette est tombée dans la honte, si vite que les corneilles n’ont eu que le temps de sauter avant que les branches ne disparaissent dans la machine à copeaux. Ciao bella, who’s next?
Dans ma fenêtre, il y a désormais un trou. Ou, plus exactement, un bout de stationnement que je ne pouvais voir avant. Et là, je me demande : quatre-vingt-douze corneilles contre une Volvo et deux Mazda, cé-tu un bon deal?
S'il vous plaît, dessinez-moi un mouton...
Mo, le Jeudi 11 novembre 2004 à 11:31 [permalien] :
"Cria cuervos, y te sacaran los ojos". Ce qui veut dire : "Élève des corbeaux et ils t'arracheront les yeux". L'épisode est malheureux, mais dans le fond, on t'a rendu service !
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