J’ai ce qu’on pourrait appeler la chance, au bureau, d’être assis au bord de deux grandes fenêtres par lesquelles je puis accéder quand bon me semble à la splendeur asphaltée de Sainte-Foy.
La fenêtre de gauche me laisse voir un bout du stationnement de mon immeuble, à l’avant-plan, plein de sous-compactes tristounettes, et d’où l’on peut grimper en deux ou trois énergiques enjambées un petit talus gazonné avant de s’arrêter net pour éviter les autos qui dévalent la route de l’Église à tombeau ouvert.
De l’autre côté de la route de l’Église, une station-service Shell récemment repeinte en blanc virginal tente de vendre ses attraits aux VUS qui passent en vrombissant sur le boulevard Laurier. Son territoire se termine sur le terre-plein qui sépare le boulevard. On aperçoit en effet de l’autre côté de celui-ci les jupes rouges d’une concurrente pétro-canadienne. L’entente entre les deux est tacite, elles s’offrent au même prix, s’engueulent rarement; il faut dire que les potentiels clients, en majorité des fonctionnaires pressés, ne peuvent aborder que la station qui se trouve de leur côté.
Au-delà, en diagonale à travers Laurier, l’œil bute sur le vieux crépi beigeâtre de la pittoresque auberge L’Abitation de Champlain puis sur le Carillon Hôtel-Motel et son invitant bar-salon (si le vidéo-poker vous émoustille). Juste derrière ce dernier se dresse la douzaine d’étages du chic Germain-des-Prés, dernière station avant l’incontournable Place Laurier, temple du consumérisme québécois et ignominie architecturale.
Un peu plus loin, en fond de paysage, quelques imposants machins cubiques façon fin 80-début 90 mangent leur part de ciel. Le sigle LGS, en grosses lettres carrées, rougeoie au faîte du plus proche. Les autres ne sont pas identifiables de là où je me trouve; le dernier, nouveau de cet été, abrite les bureaux d’une quelconque compagnie anglophone (assurance, investissement, financement, blanchissement, allez savoir). De toute façon, ils sont tous indifféremment laids. Rien à voir avec les gratte-ciel du centre-ville montréalais, qui vous donnent d’un seul coup d’œil la mesure de l’importance financière de l’endroit ainsi qu’un durable torticolis.
Il y a bien l’Hôtel Classique, par ailleurs, qui bloque l’extrémité droite de ce que la fenêtre me permet de voir, mais comme je dois m’étirer pour l’apercevoir, je ne le compte pas.
Au milieu de cette débauche immobilière, enfin, coule un flot ininterrompu d’automobiles et d’autobus, aux abords desquels se presse parfois un rare piéton, la tête rentrée dans les épaules, l’air de se demander ce qu’il fait là. À bon droit, ce me semble.
La fenêtre de droite étant située juste derrière le moniteur de mon ordinateur, ses stores verticaux demeurent fermés en permanence – même si, orientée nord-est, elle ne diffuse qu’une lumière indirecte. Mes yeux sont très sensibles à ce genre de contraste.
De toute manière, à part une tranquille épinette, cousine de l’autre, je n’y perds qu’un immeuble brun dont le seul attrait est un vieillard courbé qui sort deux fois par jour, au péril de sa vie, en quête d’un café en styrofoam (il y a un Van Houtte à proximité), et, pour le reste, un dépanneur anonyme planté sur la plage d’une mer de toits de bungalows tous identiques dont il n’y a rien d’autre à dire.
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