En petits morceaux

Mirage

Jeudi 23 décembre 2004 à 00:30 | Et ce n'est pas tout | Permalien

Note : comme ma tendre moitié et moi-même traverserons à nouveau la Réserve faunique des Laurentides demain et qu'on annonce de la pluie verglaçante, j'ai décidé d'exhumer cet inédit de circonstance. Ça vous fera patienter.

19h30. Route 175, lieu-dit « l’Étape », près du lac Jacques-Cartier. Forêt d’épinettes, neige épaisse, plusieurs semi-remorques, quelques motoneiges. Environ -20°C. Grand besoin de boire un café et de détendre mes épaules verrouillées par une heure et quart de conduite dans des conditions épouvantables.

Nous entrons dans le bâtiment de fortune qui se veut une sorte de cafétéria érigée à la hâte après l’incendie ayant détruit l’ancienne Étape l’année dernière. Nous sommes accueillis par la lumière blafarde des fluorescents. Nos bottes font scouic-couic sur les tuiles blanches bon marché et sèment des flaques de gadoue. L’endroit est bruyant, des chaufferettes vrombissantes tentent vainement de faire tiédir la vaste pièce. Il y a des tables partout. Au fond, derrière un petit comptoir, une fille début trentaine, l’air blasé, remplit sans se presser une distributrice à café.

Nous nous dirigeons vers le comptoir. Un sac de fromage en grains, une Kit Kat et un café, quatre dollars et quelque, la fille me tend la monnaie d’un geste automatique, sans un regard, en parlant à une blonde surmaquillée qui mâche un gros accent saguenéen. Je ne peux pas l’en blâmer : les potins sur la faune des bars de Chicoutimi sont certainement plus intéressants que son travail. Je fais semblant de ne pas écouter.

Il n’y a presque personne, on a l’embarras du choix pour s’asseoir. Pas envie d’enlever mon manteau. Pieds gelés. Nous soufflons quelques minutes, le temps de vider le café. Nous parlons peu.

Un homme corpulent est attablé près de nous, de dos. Il porte des vêtements de travail, pantalons marine, chemise verte, ceinture Harley-Davidson; il est couvert de cambouis, même dans les cheveux. Il engloutit je ne sais quel infâme sandwich avec des frites et un Coke. Manifestement un camionneur. S’il fait route vers Québec, je lui prédis une bien mauvaise digestion.

Des jeunes yos entrent, fonds de culottes à basse altitude, et s’avancent vers le comptoir avec la démarche chaloupée caractéristique des amateurs de hip-hop. Ils se donnent des airs de durs, mais semblent tout de même crispés : leurs légers t-shirts gangsta et leurs espadrilles délacés ne doivent pas être très chauds.

Nous sortons. Après l'éclairage cru de l'intérieur, l'obscurité du stationnement fait du bien. Tout est silencieux.

Près de la rampe d'accès pour handicapés, une Honda Civic tunée. Sûrement la yomobile. La neige se vaporise avec des petits psscht dès qu'elle touche le capot. On dirait un cheval épuisé, tout fumant.

Nous regagnons la chaleur de notre propre auto. Je démarre, redescends pour donner un coup de balai à neige sur les fenêtres et me rasseois derrière le volant. Je ferme les yeux, question de savourer ce dernier moment de quiétude et d'immobilité.

Nous reprenons la 175. J'observe l'oasis de lumière artificielle de l'Étape rapetisser dans le rétroviseur, puis disparaître d'un coup dans un virage, sans laisser de trace.

CommentairesCommentaires

S'il vous plaît, dessinez-moi un mouton...

Il n'y a aucun commentaire pour le moment.

Il n'y a aucun trackback non plus.

Ajouter un commentaire

Les commentaires pour ce billet sont fermés.

Les trackbacks pour ce billet sont fermés.

« En petits morceaux » est un projet Takefu qui sent le bambou. Certains droits sont réservés.