En petits morceaux

Hacker une ferme

Mercredi 2 mars 2005 à 17:25 | Marottes professionnelles | Permalien

[...] bien que fort envahie par l’anglais et l’américain dans le vocabulaire commercial et technique, la langue française, analytique et d’une richesse syntaxique incomparable, mérite de demeurer langue de référence pour tout ce qui exige [...] une impérieuse précision de la pensée [...]

Maurice Druon, préface de la 9e édition du Dictionnaire de l'Académie française

Comment, me demandais-je récemment, traduirait-on computer cluster, ou encore server farm? « Grappe d’ordinateurs » et « ferme de serveurs »? Une ferme de serveurs, ça n’a évidemment pas d’allure, et le Grand dictionnaire terminologique (GDT) nous aiguille d’ailleurs vers la définition de cluster. Je demeure cependant dubitatif. Le cluster (« grappe »), c’est la structure sur laquelle s’appuie la farm, qui doit vraiment conserver le sens d’unité de production. Les deux ne sont pas équivalents. Or, sur ce point, le GDT nous laisse tomber. Mes collègues, eux, s’en balancent de toute façon, il continuent à utiliser « ferme de serveurs » sans scrupule, à la fois à mon secret amusement et à ma légère consternation.

Il faut dire que le GDT, œuvre de l’Office québécois de la langue française, n’est pas une panacée aux mots de l’informatique, domaine historiquement et farouchement anglo-saxon, même s’il nous place devant d’autres exoticophones au chapitre des bonnes intentions — les fiers Japonais ayant traduit computer par konpyutaa ou quelque chose d’approchant, et les Chinois par dian nao, ou « cerveau électrique » (ce qui a tout de même plus de classe).

L’un des problèmes de l’initiative par ailleurs fort louable de l’OQLF, outre les petits déficits sémantiques inévitables lors de la traduction, c’est la réticence des principaux concernés à adopter des alternatives souvent un peu poches (malgré toute la bonne volonté de nos linguistes) à des termes qui ont généralement eu le temps de vivre un bon bout de temps dans la nature. Traduire hacker (ou cracker) par « pirate », passe toujours, le petit côté romantique du mot a quelque chose de séduisant, mais « bidouilleur »? Allons, soyons sérieux! Pis encore, l’OQLF, s’en remettant à la Commission générale de terminologie et de néologie de France, propose les synonymes « mordu de l’informatique » et « fouineur ». Ho,vous vous foutez de nous? Allez donc utiliser le mot « fouineur » sur un forum Linux, vous.

On pourrait par contre regretter que certains termes soient arrivés trop tard pour s’imposer : hameçonnage (phishing), coup de feu (flame), fumiciel (vaporware), arrosage-réseau (spamming)... Évocateur, non?

Bref, il y a un problème d’adoption, qui n’est d’ailleurs pas exclusif à l’informatique (« eille man, yé cool ton gaminet d’Iron Maiden ») et qui à mon sens tient au moins en partie à la supériorité de l’anglais — la langue du rock — sur le français dans l’élaboration de vocables sémantiquement efficaces ET mnémoniquement viables. Je n’ai par exemple jamais entendu un collègue dire qu’il avait trouvé un « point d’accès sans fil à Internet » (un hotspot, pour les intimes du wi-fi) pour récupérer son courriel sur son « assistant numérique personnel » (PDA, prononcé pidihé) en espérant y trouver autre chose que des « polluriels » (du spam). La langue étant paresseuse, jamais la rectitude ne l’emportera sur l’économie (linguistique). Les acronymes et autres mots-valises de deux ou trois syllabes sont hélas là pour rester. Le français, à ce titre, ne fait pas le poids.

J’ai donc bien peur d’en avoir encore pour longtemps à entendre mon sysadmin supputer sur la difficulté de hacker une ferme et non de bidouiller une grappe. C’est probablement hard codé dans son cerveau.

CommentairesCommentaires

S'il vous plaît, dessinez-moi un mouton...

Hugo, le Mercredi 2 mars 2005 à 17:29 [permalien] :

Post scriptum : Un bon point au GDT pour la définition un peu geek de « maniaque d’Internet » (Internet geek) : « internaute dont la principale motivation est d’être internaute ».

Hugo, le Mercredi 2 mars 2005 à 17:29 [permalien] :

Post post scriptum : Désolé de ne fournir aucun hyperlien vers les définitions du GDT – elles ne sont pas directement référençables (si jamais un fonctinnaire de l’OQLF passe par ici, il y a un message caché dans cette phrase).

Bernard, le Jeudi 3 mars 2005 à 09:02 [permalien] :

Je viens de me faire bouffer un commentaire... J'y disais que les locuteurs qui font l'anglais des affaires et de la techniques sont majoritairement non-anglophones (il ne s'agit pas de leur langue maternelle) et que ça explique peut-être des choses en ce qui concerne l'attitude face à la langue. J'y disais aussi qu'il existe un français très souple, très permissif, mais qu'il est fortement stigmatisé et que les inventions de la base sont difficilement acceptées par les organismes responsables de la normalisation.

Bernard, le Jeudi 3 mars 2005 à 09:08 [permalien] :

Un petit mot en ce qui concerne les cluster et les farm. Le terme grappe (grappe de serveurs et surtout serveurs en grappe) est de plus en plus employé par les informaticiens (du moins dans la boîte où je travaille). Chose importante, même ceux qui ne l'utilisent pas le comprennent. En ce qui concerne farm server, je ne me souviens pas avoir jamais lu le terme ici, et pourtant je soupçonne que mon employeur en ait plusieurs, des fermes de serveur. Termium suggère batterie de serveurs, mentionne l'inexact grappe, mais parle aussi de parc (c'est ce qu'ils utilisent ici), de ferme (si si) et évoque la proposition suivante (épouvantablement longue): centre de serveurs à grande capacité.

Je vote pour parc de serveurs...

Bernard, le Jeudi 3 mars 2005 à 09:12 [permalien] :

Quelques liens du Jargon Français, site souvent utile, parfois marrant (allez lire la notice sur COBOL), mais proposant un lexique bilingue assez limité (c'est français).

Cluster:
www.linux-france.org/prj/...

Grappe:
www.linux-france.org/prj/...

Ferme:
www.linux-france.org/prj/...

Nic, le Jeudi 3 mars 2005 à 09:54 [permalien] :

Le verbe "to hack" pose un problème particulier. Il a en effet (au moins) trois significations :

1. maîtriser une technologie, un logiciel
2. contourner ou solutionner un problème
3. pénétrer un système par effraction

(L'acception no 3 est fautive, mais largement répandue. Faut faire avec.)

Tous ces verbes sont passablement différents les uns des autres, mais les deux derniers découlent du premier - on peut donc dire qu'ils appartiennent tous à un même phylum sémantique.

Or, en français, nous serions obligé de recourir à trois verbes différents, oblitérant ainsi cette filiation. Il faut certes accepter une certaine trahison avec chaque traduction, mais jusqu'où ?

Personnellement, j'aime bien les transpositions phonétiques. Un haqueur, haquer un système, etc. Ça n'a qu'un défaut : ça ne fait pas très sérieux.

Bernard, le Jeudi 3 mars 2005 à 11:21 [permalien] :

Le verbe to hack comporte deux idées: une trajectoire (comme dans se faufiler, se sortir du pétrin) et le fait d'écarter un obstacle (comme dans tailler du bois, fendre une foule, couper au couteau). On comprend comment il a pu en venir à désigner quelqu'un qui maîtrise une technologie, à l'époque, il fallait vraiment se faufiler dans le DOS pour faire fonctionner un PC.

Pour l'acception no 3, je ne vois pas pourquoi on se priverait d'utiliser pirate et pirater.

Je pense que l'utilisation de mots justes prime sur la préservation d'une filiation qui trouve ses racines dans la dérivation sémantique normale des mots. On ne peut pas s'attendre à ce que deux substantifs provenant d'une même racine (par exemple to hack et hacher) subissent la même évolution (et la même extension de sens) dans leurs contextes culturels respectifs.

Mo, le Jeudi 3 mars 2005 à 11:39 [permalien] :

Les mots anglais empruntés ou lâchement francisés, comme "haquer", "blog" (ou "blogue"), "mél" (au secours ! je l'écris et la nausée me prend), web (je l'utilise, j'avoue) mettent en péril notre langue, parce qu'ils l'envahissent en trop grand nombre. Il me semble qu'il est possible de trouver des équivalents français avec un minimum de classe et de crédibilité. Pourquoi employer "bidouilleur" quand le mot "pirate" existe ? Et "pourriel", c'est pas joli ce mot ? "Clavarder" ?
Quant aux pauvres informaticiens, ils finiront bien par s'y faire. Pouvait-on s'imaginer, autrefois, qu'un garagiste emploie des mots comme "catalyseur", "servodirection" ou "essuie-glace" ? Pourtant, quand je vais au garage, maintenant, mon mécanicien s'exprime en termes français (que, sur le coup, je ne comprends guère mieux que les termes anglais, mais, que je peux au moins chercher ensuite dans le dictionnaire).

Bernard, le Jeudi 3 mars 2005 à 11:59 [permalien] :

Je reconnais à courriel le mérite de battre mail sur son propre terrain, à pourriel d'être plus élégant que spam, etc. Mais je continue d'être allergique à la construction de mots français selon la technique anglaise de concaténation appelée mot-valise. Le procédé français qui s'approche le plus de ce phénomène est la construction à partir de racines, de suffixes et de préfixes. Or, -iel n'est pas un suffixe, ce n'est guère plus qu'une rime apparue en 1970 lors de la création du mot logiciel, pour faire la paire avec matériel tout en rappelant vaguement le début du mot électronique.

Trackback de Hugo Tremblay présente Takefu le Lundi 18 avril 2005 à 20:50 :

Les mots pour le dire

En fouillant parmi d'anciennes factures du garage qui s'occupe, depuis deux ans, de l'entretien de mon auto, je suis tombé sur ce savoureux échantillon de la parlure mécanicienne, que je trouve jolie : Plainte :...

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