En petits morceaux

De l'anonymat

Vendredi 15 avril 2005 à 17:53 | Note de l'éditeur | Permalien

J'observe avec un grand intérêt, depuis quelques semaines, les démêlés de certains de mes collègues takéfacteurs avec des commentateurs anonymes. Après réflexion, n'ayant pas encore eu à déplorer d'incident du genre de mon côté, je me suis dit que j'allais profiter de mon relatif recul et de ma sérénité encore intacte pour éclaircir ma propre position sur cette question, et peut-être même, ce faisant, me doter d'une politique éditoriale en matière de commentaires.

Établissons d'abord une chose : il est à toute fin pratique impossible d'établir avec certitude l'identité véritable d'un internaute, et a fortiori d'un commentateur de blogue. La raison en est à la fois simple et complexe — pour qui n'est pas familier avec la tuyauterie d'Internet, du moins.

Poste restante

La plupart du temps, la seule trace qu'un visiteur laisse de son passage sur une page Web est l'adresse IP qui lui permet d'échanger des données avec le serveur (ex.: takefu.org) et qui consiste en une série de chiffres (ex.: 207.176.202.86) indiquant la destination des données (l'ordinateur du visiteur). Or, dans bien des cas, cette adresse est attribuée temporairement au visiteur par son fournisseur d'accès Internet. Lorsqu'on se connecte à l'aide d'un bon vieux modem téléphonique « basse vitesse », l'adresse change à chaque connexion. Dans le cas d'un modem haute vitesse par téléphone ou par câble, l'adresse est prêtée pour une période variable, un peu plus longue mais tout de même temporaire.

En outre, même si on accède à Internet avec un ordinateur connecté à un réseau local « fixe », comme c'est souvent le cas pour les employés d'une grosse entreprise, d'une université ou du gouvernement, l'adresse IP utilisée pour les requêtes sur Internet n'est pas celle de l'ordinateur en question, mais, en général, celle d'un autre ordinateur qui agit comme intermédiaire entre le réseau de l'organisation et Internet, communément appelé proxy. Vu de l'extérieur, tous les membres d'une telle organisation possèdent la même adresse IP.

En somme, on ne peut pas se fier à l'adresse IP du visiteur. Bien que l'emploi de cette donnée pour identifier un internaute ait été évoqué au cours de diverses discussions récentes, il faut garder à l'esprit que c'est un indice potentiellement trompeur, dont l'utilité est limitée, et éviter d'en tirer des conclusions hâtives.

Ne présumer de rien

Ceci dit, il est bien entendu possible, en recoupant d'autres informations, d'arriver à avoir une bonne idée de l'identité d'un commentateur anonyme, surtout s'il s'agit d'une personne que l'on connaît personnellement. Le choix du pseudonyme, le fond et la forme du discours, la localisation géographique et/ou la raison sociale du propriétaire de l'adresse IP (qu'il est souvent possible d'établir) et les éventuelles adresses de courriel ou de site Web que le visiteur aura bien voulu laisser avec son commentaire pourront ainsi mettre un webmestre motivé sur la piste des « survenants ». Cependant, la preuve demeurant circonstancielle, les conclusions auxquelles on parviendra, aussi probables et raisonnables soient-elles, n'engageront personne d'autre.

Car enfin, comment être sûr d'avoir affaire à la personne que l'on croit avoir identifiée?

On the Internet, nobody knows you're a dog, dit-on. J'ai parlé plus haut des contraintes techniques limitant l'identification d'un ordinateur, mais, à mon sens, c'est d'abord et avant tout la question de l'honnêteté — ou, disons, de la facilité du mensonge — qui me fait dire qu'en un sens, sur Internet, tout le monde est anonyme.

L'enfer, c'est les autres

N'importe qui peut laisser un commentaire en se faisant passer pour quelqu'un d'autre. Évidemment, si une « Marguerite Duras » ou un « Maurice Barrès » commente un de mes billets, je ne vais pas croire à une résurrection (ou à un accès Internet outre-tombe), et je n'ai pas la prétention de penser que Noam Chomsky prendrait réellement le temps de réagir à un de mes textes.

Cependant, si un « Nicolas Dickner » (nom fictif) signait un commentaire en ajoutant un lien vers Visibilité variable, la pire erreur que je pourrais commettre serait de prendre pour acquis que Nico m'ait effectivement laissé un commentaire. Dans cette situation, j'aurais bien sûr l'avantage de pouvoir lui passer un coup de fil pour vérifier la chose, étant donné que le connais. Dans le cas d'un « Gilles Plourde » ou d'une « Brigitte Côté », par contre, je serais — passez-moi l'expression — fourré. Je n'aurais aucun moyen de vérifier que le commentaire n'ait pas été laissé par une personne voulant causer du tort à Gilles ou à Brigitte.

La contrefaçon d'identité, ou identity theft, est l'un des crimes les plus usités de nos jours sur Internet. Je ne sais pas si vous vous êtes déjà posé la question, mais moi ça m'inquiète un peu : si quelqu'un est capable de se faire passer pour quelqu'un d'autre sur un site de commerce électronique bien protégé, il est à plus forte raison capable de se faire passer pour quelqu'un d'autre sur un blogue ouvert à tout vent, et d'atteindre à la réputation de cet autre en lui faisant dire ce qu'il veut. Quelqu'un me tape sur les nerfs? Un petit message à saveur raciste sur un blogue fréquenté par cette personne, ou sur un forum public, et le tour est joué. Moi je peux le faire, vous pouvez le faire, n'importe quel internaute peut le faire, et ce en toute impunité.

Alors que faire?

Tout l'monde est anonyme, tam ti de la li dam

La solution, s'il y en a une, n'est évidemment pas d'éliminer les systèmes de commentaires dont sont pourvus tous les blogues. Il y a un risque à accepter les commentaires, c'est vrai, mais en général ça fonctionne bien, entre autres parce que les internautes se font mutuellement confiance, jusqu'à un certain point en tout cas, et que l'apport positif des commentaires (surtout quand ils sont pertinents) fait amplement contrepoids au risque encouru.

Ce n'est pas non plus de requérir de chaque commentateur qu'il fournisse préalablement des informations permettant de l'identifier — à moins d'être prêt à renoncer à recevoir des commentaires. Je ne sais pas pour vous, mais j'aime bien, moi, protéger ma vie privée. Je suis un être un peu paradoxal, peut-être, mais les sites qui me forcent à m'identifier, ne serait-ce que par mon adresse de courriel (que je pourrais contrefaire, d'ailleurs), se sont toujours passés et se passeront toujours de mes réactions.

Non, la solution, à mon sens, c'est probablement de considérer « officiellement » tout commentaire comme anonyme et d'appliquer avec le plus de neutralité possible une politique éditoriale claire.

Il y a bien entendu des situations où l'anonymat est déplaisant, notamment lorsqu'on a l'impression que quelqu'un, justement, se joue de nous, mais ça fait partie de ce qu'on pourrait appeler les risques du métier. Et puis — c'est peut-être là le coeur de la solution — l'éditeur d'un blogue a toujours l'opportunité de supprimer un commentaire. Un blogue est un médium autocratique, et la capacité de laisser des commentaires n'est pas un droit, mais un privilège. On peut se faire sa propre opinion de la légitimité d'une suppression, mais le geste demeure à l'entière discrétion du propriétaire du blogue, qui a toute autorité.

Voilà qui m'amène à ma conclusion et à ce que j'appellerai...

Ma politique en matière de commentaires

Chère visiteuse, cher visiteur :

  • Tu as le droit d'être anonyme, mais j'ai le droit de me forger ma propre opinion sur ton identité.
  • Je t'accorde a priori le privilège de me faire part de tes commentaires via le formulaire disponible à cet effet au bas de chaque billet, mais je conserve le droit de te retirer ce privilège sans avertissement et par tout moyen nécessaire, y compris par la suppression d'un ou plusieurs de tes commentaires, et ce pour toute raison que j'estimerai valable : message à caractère haineux, violent ou pornographique, insultes, harcèlement, publicité, ou tout autre comportement que je jugerai abusif et nuisible. Je te prie, de manière générale, de tourner ta langue sept fois dans ton clavier avant de soumettre ton commentaire. Dans le doute, abstiens-toi.
  • Je t'accorde aussi le privilège de communiquer avec moi par courriel, si nécessaire, à <hugo arobas takefu point org>, tout en me réservant les droits du lecteur (voir Pennac).
  • Il est enfin de ta responsabilité de t'assurer de la qualité de la langue que tu utilises dans tes commentaires. Je ne fais jamais de correction dans d'autres commentaires que les miens, sauf si on me le demande expressément — et je préférerais sincèrement qu'on ne le fasse pas.

J'ai dit.

CommentairesCommentaires

S'il vous plaît, dessinez-moi un mouton...

Mo, le Vendredi 15 avril 2005 à 19:38 [permalien] :

Bravo Hugo !

Mo, le Vendredi 15 avril 2005 à 19:39 [permalien] :

Et, je le confesse, Léon le millepattes, c'était moi !

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