En petits morceaux

Le paradis perdu

Mardi 19 avril 2005 à 17:42 | Joies de la démocratie | Permalien

David Frum, chroniqueur au National Post, signe aujourd'hui un intéressant éditorial dans le New York Times, dans lequel il tente d'expliquer à nos chers voisins amarécains les tenants et aboutissants du désormais majusculable Scandale des Commandites.

La majeure partie de son texte n'apprendra rien de neuf aux Canadiens — et à plus forte raison aux Québécois, qui, semble-t-il, sont plus informés que leurs concitoyens du ROC sur ce sujet — mais sa conclusion vaut la peine d'être retranscrite ici.

Unlike their supposed analogues, the Democrats in the United States or Great Britain's Labor Party, Canada's Liberals are not a party built around certain policies and principles. They are instead what political scientists call a brokerage party, similar to the old Italian Christian Democrats or India's Congress Party: a political entity without fixed principles or policies that exploits the power of the central state to bribe or bully incompatible constituencies to join together to share the spoils of government.

As countries modernize, they tend to leave brokerage parties behind. Very belatedly, that moment of maturity may now be arriving in Canada. Americans may lose their illusions about my native country; Canadians will gain true multiparty democracy and accountability in government. It's an exchange that is long past due.

Les illusions dont on parle, si vous vous posez la question, concernent la vision idéalisée qu'ont apparemment du Canada certains Étatsuniens (sans doute démocrates), soit une espèce d'alternative utopique à leur pays, une démocratie sociale-démocrate, permissive, paisible et sécuritaire — bref, le pays qu'ils souhaiteraient habiter. Or, Frum soutient qu'ils sont en train de se réveiller et de voir le Canada pour ce qu'il est vraiment :

Over the past few weeks, a judicial inquiry in Montreal has heard charges that Canada's governing Liberal Party was running a system of extortion, embezzlement, kickbacks and graft as dirty as anything Americans might expect to find in your run-of-the-mill banana republic.

L'idée que Frum avance, à savoir l'atteinte de la « maturité », peut sembler intéressante dans la mesure où il y aurait, selon lui, des stades dans l'évolution d'une démocratie; je la trouve néanmoins un peu naïve. Je ne suis pas un spécialiste de l'histoire canadienne, mais je crois qu'on peut dire qu'il y a eu, qu'il y a encore et qu'il y aura toujours, dans ce pays comme aux États-Unis ou ailleurs, des partis bâtis sur des idéaux, d'une part, et d'autre part des opportunistes prêts à tous les abus pour s'enrichir (surtout dans les partis très proches du monde des affaires).

Quelque chose par ailleurs me déplaît dans l'emploi du mot « maturité » par le journaliste ontarien. À l'entendre, on pourrait penser que le Canada, grand adolescent politique, soit en train de rejoindre un monde d'adultes dont les États-Unis feraient, bien sûr, partie depuis longtemps. Monsieur Frum tente peut-être, par ce choix de mots, de flatter l'orgueil des lecteurs du New York Times (afin d'être pris au sérieux?), mais je me demande un peu ce qu'il trouve si supérieurement mature chez les élus américains. Veut-il insinuer que ces derniers ne soient point sensibles aux pots-de-vin des divers lobbies qui assiègent Washington, ni susceptibles de renier les principes de leur Constitution pour favoriser leurs intérêts personnels? Allons bon.

Mais trêve de finasseries : l'important, au fond, c'est que de tels articles soient publiés dans des médias mainstream, et qu'ils contribuent à faire enfin passer dans la conscience collective l'idée qu'il y ait quelque chose de pourri au royaume d'Ottawa. Il en est plus que temps.

CommentairesCommentaires

S'il vous plaît, dessinez-moi un mouton...

Marie, le Mardi 19 avril 2005 à 20:26 [permalien] :

Maturité (politique): parti politique qui comprend, enfin, qu'il est inutile d'imposer sa loi aux grands Capitaux qui sont, en réalité, les Vrais maîtres du monde.

Pour ma part, je souhaite n'être jamais mature...

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