En petits morceaux

Le Grand Vert

Mardi 5 juillet 2005 à 14:17 | Cubicule avec vue | Permalien

Les intersections, c'est comme ça, ça va, ça vient. Et puis la vie est cruelle envers elles. Lorsqu'elles s'en vont, on ne s'en émeut pas beaucoup. Tenez, moi, par exemple, j'ai perdu la mienne il y a trois semaines, lors d'un remaniement cubiculaire, et on ne peut pas dire que j'en aie été mortifié. C'est terrible, je sais, vous allez croire que je n'ai pas de coeur, mais qu'y puis-je.

Il faut dire que j'ai eu de quoi me consoler. Exit le béton, les centres commerciaux, les embouteillages de l'heure de pointe et les sprints échevelés des petits vieux revenant du Van Houtte en coupant à travers la rue de l'Église! Je puis désormais laisser mon regard flotter sur la voûte foliacée d'un bout de Sainte-Foy et de Sillery que je ne pouvais jadis scruter qu'à l'occasion d'un passage dans le bureau de mon patron.

Vous allez m'envier. Imaginez une mer verdoyante ondulant doucement sous l'action du vent, percée çà et là de lignes électriques et de toits de bungalows. Voyez-vous miroiter les cheminées en aluminium dans l'air brûlant des bardeaux d'asphalte? Voyez-vous les îlots turquoises des piscines surchlorées, plantés en archipel au milieu des grands remous émeraude? Oh! Avez-vous vu l'éclair de soleil sur le dos carpé du gros utilitaire sport qui vient de passer sous ces deux érables, juste là, affleurant la surface comme pour venir respirer?

Si je le pouvais, je vous ferais sentir cette vivifiante odeur d'herbicide qui titille les narines lorsque souffle le vent du sud; je vous ferais entendre le cri pittoresque des goélands qui, arrivant du fleuve tout proche, viennent disputer aux corneilles un bout du ciel fidéen.

Alors voilà, je ne regrette rien du spectacle déprimant des feux de circulation de ce qui fut mon intersection. Désormais, lorsqu'il me faut délasser mes yeux rougis par le moniteur de mon poste de travail, je n'ai qu'à déplacer mon regard de quelques centimètres, à le faire basculer par la fenêtre, pour que l'horizon perde ses limites.

Par temps clair, au-delà du Saint-Laurent, invisible au fond de sa vallée de feuillus, au-delà de la masse blanche hérissée de tours et de cheminées de la raffinerie de Saint-Romuald, le paysage change de proportions, passe par toutes les nuances de vert imaginables, s'élève et s'abaisse sereinement, ignorant encore tout des lointaines Appalaches, et scintille comme l'Atlantique au petit matin.

Rendu là, j'ai déjà pris le large.

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