J'ai peut-être donné l'impression, dans mon précédent billet, d'une certaine tiédeur à l'égard d'une éventuelle vague de mise en place de mesures de sécurité contre le terrorisme dans les lieux publics. Il est vrai que j'ai une prédilection pour l'euphémisme et l'ironie qui ne favorise pas toujours la limpidité de mes commentaires, et je le regrette presque. Dans ce cas particulier, je peux au moins préciser que mon intention n'était pas exactement de paraître tiède, mais plutôt d'essayer de tempérer une froideur sans conteste par un semblant de détachement journalistique.
C'était raté, j'en conviens, et tant qu'à y être, j'ajouterai que ces damnées pseudo-mesures de sécurité m'horripilent. Je m'explique.
Prenons, par exemple, le cas des fameuses caméras de surveillance. Je ne suis évidemment pas expert en sécurité, mais je sais, pour avoir vu un reportage sur le sujet à la télévision il y a quelques années, que la surveillance efficace d'un simple commerce tient déjà de l'exploit. Cela requiert beaucoup de personnel (qualifié, qui plus est) et d'argent (en matériel et en salaires), et il arrive très souvent que les enregistrements vidéos soient jugés irrecevables comme preuves lors de la poursuite, notamment en raison de la piètre qualité des images ou du doute possible lors de l'identification des individus. D'autre part, il existe très peu de données objectives sur l'impact de la surveillance par caméra sur les activités qu'elle est censée contrer (voir par exemple ce mémoire de la CSQ). Par conséquent, quand j'entends parler de la surveillance d'un métro, ou même de surveillance à grande échelle dans les transports canadiens, tel qu'évoqué par le ministre Lapierre, le doute m'assaille. Combien de milliards seraient bouffés par de tels éléphants blancs?
En outre, on peut légitimement se demander quel objectif concret pourrait être visé par la surveillance vidéo. Le kamikaze qui s'apprête à se faire exploser dans le métro se foutant pas mal qu'une caméra lui croque la bette, l'objectif ne peut être la dissuasion, et encore moins l'intervention des services de sécurité avant que l'irréparable soit commis. Le seul objectif réaliste qui reste envisageable est donc d'aider les enquêteurs après le fait. Dans le meilleur des cas — c'est-à-dire dans le cas d'un attentat raté — on pourra peut-être même retracer son ou ses auteurs, mais rien n'est moins sûr.
D'un autre côté, comme Bruce Schneier, un expert en sécurité informatique, le faisait remarquer le mois dernier, il y a deux types de mesures de sécurité : celles qui réduisent le risque, et celles qui ne font que le déplacer. Dans le cas des caméras en circuit fermé, même si on faisait l'hypothèse qu'elles puissent être dissuasives, on ne ferait jamais que déplacer le risque ailleurs, dans un autre endroit public. Si on « protège » le métro, quelles seront les alternatives étudiées par le terroriste? Un grand restaurant? Une école? Un centre commercial? Les opportunités sont nombreuses. Et s'il veut vraiment maximiser le nombre de victimes, pourquoi pas un concert, un festival extérieur, un match de hockey ou de baseball? S'il fallait le voir ainsi, épargner le métro équivaudrait en quelque sorte à condamner une autre cible potentielle. Installera-t-on des caméras partout?
Bref, pour ce qui est de protéger la population contre le terrorisme, les caméras, c'est nul — et je n'ai même pas parlé de la protection de la vie privée.
Ce qui est troublant, c'est qu'un ministre puisse persister, en dépit de tout cela, à vanter les mérites de la surveillance vidéo. On se dit qu'il y a forcément une autre raison, probablement moins avouable. Si je devais tenter une hypothèse, je dirais qu'il s'agit plus d'une opération de relations publiques que d'un réel souci d'assurer la sécurité du public. Peu importent les résultats réels dont la population n'a que faire, l'important c'est que le gouvernement prenne des mesures « visibles » et qu'on ne puisse pas lui reprocher son inaction. C'est une stratégie électoraliste, qui vise uniquement le court terme... et qui semble très bien fonctionner.
Ce que je trouve triste, c'est que malgré que les médias canadiens aient beaucoup parlé de ce genre de manoeuvre politique lors du soi-disant resserrement de la sécurité dans les aéroports après septembre 2001, tout semble avoir été oublié depuis — comme quoi la fameuse « anxiété » dont parlait l'analyste du sondage paru hier dans le Globe and Mail est probablement réelle. J'ai pris l'exemple des caméras de surveillance, mais, à mon sens, le principe s'applique à pratiquement n'importe quelle autre « mesure de sécurité » : en règle générale, lesdites mesures servent plus à rassurer les électeurs qu'à les protéger.
Le plus drôle, dans tout ça, c'est que je me serais attendu à ce que les électeurs en question se posent spontanément une question, très égoïste, bien entendu, mais néanmoins pertinente dans le cadre de l'administration d'un État : quel est le bénéfice apporté par les dépenses en sécurité? Il s'agit après tout de fonds publics, sujet chatouilleux par excellence. Qu'un gouvernement dépense quelques millions de travers — qu'il finance la culture, par exemple — et il se fera montrer la porte aux élections suivantes. Le rendement des dépenses en sécurité est-il donc si élevé qu'il ne suscite aucune réprobation? Si le but était de sauver des vies et que les initiatives sécuritaristes en sauvaient effectivement, je comprendrais. Après tout, demandez à un actuaire, même une vie humaine a une valeur comptable, et sauver des vies peut être plus ou moins rentable. Mais alors bordel, le terrorisme fait moins de victimes que la foudre au Canada, pourquoi les millions? Cela ne fait-il donc pas retentir une petite sonnerie d'alarme au fond du cerveau du contribuable canadien?
Ah oui, c'est vrai... il est anxieux.
Toujours est-il que non, je ne crois pas au bien-fondé des mesures de sécurité dont on parle depuis des années. Elles n'ont jamais rien changé à la situation, et n'y changeront jamais rien. Et pour cause : mettre en place des caméras, ou fouiller les sacs, ou poster des gardiens de sécurité partout, ça n'a absolument aucune incidence sur la cause du problème. Croire aux caméras, c'est se planter la tête dans le sable. Fouiller les sacs ou interdire la prise de photos d'un autobus ou du métro, c'est du pareil au même, ça ne sert à rien, sinon qu'à créer une impression de sécurité, ce qui revient à soulager les symptômes plutôt que de soigner la maladie. Nous n'irons nulle part avec ce genre de médecine.
Le jour où le gouvernement canadien nous annoncera une série d'initiatives comprenant :
... bref, le jour où le gouvernement canadien décidera de mettre en place de vraies mesures de sécurité, de s'attaquer aux racines du problème, ce jour-là, je commencerai à le croire de bonne foi.
En attendant, tout cela n'est que fumisterie.
S'il vous plaît, dessinez-moi un mouton...
Mo, le Lundi 15 août 2005 à 09:18 [permalien] :
Quand est-ce que tu te présentes ? Moi je vote Hugo Tremblay !
Bernard, le Lundi 15 août 2005 à 11:34 [permalien] :
Moi, je postule pour la place de chef de ton cabinet.
Mel, le Lundi 15 août 2005 à 14:30 [permalien] :
Moi, je distribue de l'humus et des carottes (biologiques, il va sans dire) parce qu'il faut bien tout de même soudoyer un peu les électeurs!
Mel, le Lundi 15 août 2005 à 14:32 [permalien] :
En fait, je distribuerai plutôt les baklavas de Mme Zarrouk. Où se les procure-t-on?
Hugo, le Lundi 15 août 2005 à 16:00 [permalien] :
Mel : À Tunis seulement, hélas hélas trois fois hélas. Mon collègue S***, Tunisien de son état, est allé voir ses parents pendant ses vacances et nous a rapporté une grosse boîte de pâtisseries de chez "Madame Zarrouk" (c'est le nom de la boutique, tél.: 759.552), qui officie à l'Ariana, en banlieue de la capitale.
Mo : je ne me "présenterai" pas, mais j'admets avoir déjà caressé le rêve romantique du despotisme éclairé :)
Et Bernard : dans tous les cas, tu peux compter sur mon sens inné du népotisme.
Hugo, le Lundi 15 août 2005 à 17:32 [permalien] :
Ah! J'ai enfin retrouvé le truc à propos de la photographie des autobus paru dans le Devoir la semaine dernière :
Il n'y a aucun trackback pour le moment.
Les commentaires pour ce billet sont fermés.
Les trackbacks pour ce billet sont fermés.
« En petits morceaux » est un projet Takefu qui sent le bambou. Certains droits sont réservés.