Molson, le plus gros et le plus ancien brasseur canadien (établi à Montréal en 1786), diffuse depuis quelque temps des publicités télé et imprimées dans lesquelles des morceaux de l'histoire du Québec sont récupérés, que ce soit de manière générique (la traversée du XXe siècle en accéléré) ou spécifique (les capsules sur les séries éliminatoires de hockey).
Je dis « récupérés » parce que la rigueur historique n'est évidemment pas l'objectif premier de ces capsules (sans mauvais jeu de mots). Ce qui compte, c'est de vendre de la bière, et tant pis pour les anachronismes ou pour le biais du regard.
Bon. Je vous l'accorde, jusque là, on s'en fout un peu, c'est de la pub, après tout, et on en a vu d'autres. Cependant, depuis quelques jours, matin et soir, je dois me taper, dans les abribus de Québec, une nouvelle pub de Molson Ex qui n'est à mon sens plus du tout inoffensive. En grosses lettres blanches sur fond rouge (un pur hasard dû au branding de la Molson Ex, bien sûr), on peut lire sur ces grandes affiches :
Faire du necking sur les plaines,
jeune depuis 1759.
Hum. Faut-il comprendre, par cette allusion douteuse (et anglicisante, de surcroît), que 1759 a marqué le vrai début de l'ère peace and love au Québec? Que la fameuse bataille des Plaines d'Abraham fut en fait un Woodstock avant l'heure? Que nous sommes, depuis cette date, cool, culturellement — et même sexuellement — libérés? Que Wolfe a battu Montcalm au criquet?
Dans ces conditions, le nouveau programme d'histoire du ministère de l'Éducation (et du Loisir et du Sport) est promis à un bel avenir. Je croyais naïvement que l'histoire, par sa nature factuelle, était l'un des derniers bastions d'une pensée citoyenne critique face au discours anglophone dominant. J'ai bien peur que ce bastion ne résiste pas longtemps à l'assaut conjoint de la propagande déguisée en éducation et du marketing de masse.
Chers fignoleurs d'histoire, vous avez tout compris : il est bien plus simple d'assimiler un consommateur qu'un citoyen, et bien plus facile de conquérir un marché qu'une nation. Cheers!
S'il vous plaît, dessinez-moi un mouton...
Bernard, le Mercredi 17 mai 2006 à 06:21 [permalien] :
Des cochonneries du genre sont apparues dans les couloirs du métro : « rater le dernier métro - jeune depuis 1966 ». Je ne suis pas sûr que le message soit très positif. D'abord une association Molson-raté, quoique très exacte si on parle du goût du breuvage, risque de nuire aux ventes. D'autre part, les souvenirs éveillés par le fait qu'on a raté le métro PARCE QUE on a bu trop de Molson, avec le mal de bloc, la gerbance sur les rails ou dans le train, etc., ne risquent pas de donner envie de reboire jamais de cet infâme liquide.
Sébastien, le Mercredi 17 mai 2006 à 07:20 [permalien] :
Je pense que la publicité - dans son ensemble - est un poison. Un poison assez doux, mais, comme l'alcool, qui devient dangereux avec l'abus. Et on a dépassé le seuil de l'abus depuis très longtemps.
Tout ça pour dire que l'histoire n'a pas grand chose de factuel. C'est un discours. Un discours qui se construit au gré des humeurs et des intérêts de ceux qui ont le pouvoir.
La pensée critique, elle, se construit à partir de projets de libération. Pi faut admettre que de ce côté là, encore, c'est Molson qui a le leadership.
Hugo, le Mercredi 17 mai 2006 à 15:44 [permalien] :
Bernard : m'est avis que les idéateurs de Cossette sont dûs pour des vacances.
Sébastien : en parlant de la nature « factuelle » de l'histoire, je ne voulais pas dire que le discours historique était objectif (il ne l'est évidemment pas), mais plutôt qu'il est difficile (mais manifestement pas impossible) de remettre en question la séquence des faits du passé une fois qu'elle a été établie. Par exemple, on ne peut pas remettre en question le fait que la bataille des Plaines d'Abraham a bel et bien eu lieu en 1759, qu'elle s'est soldée par la défaite des Français, et qu'elle a permis aux Anglais d'avancer et de conquérir le reste de la Nouvelle-France. C'est un fait objectif, admissible peu importe l'interprétation que l'on en fait. Or, ce que je reproche à la pub de Molson, comme au nouveau programme d'histoire du MEQ ou aux « minutes du patrimoine » de la Fondation Historica, c'est justement de tenter d'escamoter certains faits — ceux qui sont le plus susceptibles de susciter du ressentiment contre le Canada anglais — pour tenter de présenter un discours historique bien aligné sur le programme politique fédéraliste.
Sébastien, le Jeudi 18 mai 2006 à 06:30 [permalien] :
Malheureusement mon cher Hugo, tu as raison...
Mo, le Jeudi 18 mai 2006 à 07:14 [permalien] :
Je propose que nous boycottions Molson !
(Ce qui est bien, avec ce boycott, c'est qu'il exige de notre part, aucune espèce de sacrifice !)
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