En petits morceaux

Sealand

Lundi 22 janvier 2007 à 15:12 | Et ce n'est pas tout | Permalien

Alors que Nico parlait la semaine dernière de piratage de bouquins, une nouvelle amusante paraissait dans le même rayon : les propriétaires du site suédois de téléchargement de musique et de films Pirate Bay seraient apparemment en train de négocier l'achat d'une espèce d'île artificielle afin, dit-on, de tenter de se créer un petit État souverain d'où ils pourraient mener en toute tranquillité leurs activités illicites.

L'île en question, Sealand, est en fait une plate-forme militaire (originalement baptisée HM Fort Roughs) plantée en 1943 au large de la côte du Suffolk par la marine anglaise, et son histoire est franchement palpitante. Après avoir servi pour la défense antiaérienne au cours de la Seconde Guerre mondiale, la plate-forme, désaffectée dès 1956 et subséquemment connue sous le nom de Rough Tower, servit en 1967 de squat à du personnel de la célèbre station de radio pirate Radio Caroline, qui diffusait à partir d'un navire croisant en eaux internationales. Leur intention était de faire de Rough Tower un héliport leur permettant d'approvisionner leur navire. Ils durent cependant quitter les lieux précipitamment, à la fin de l'été, lorsqu'ils furent attaqués par un compétiteur, « Paddy » Roy Bates. Opérant sa propre station de radio pirate à partir d'une plate-forme similaire (HM Fort Knock John, qu'il s'était par ailleurs appropriée en assaillant d'autres squatteurs, ceux-là de la station pirate Radio City, laquelle quitta les ondes en 67 après la mort violente de son fondateur — mais je m'égare), Bates convoitait Rough Tower parce qu'elle avait l'avantage d'être située hors des eaux territoriales de Sa Majesté, ce qui, croyait-il, le mettrait à l'abri de la loi britannique sur la radiodiffusion.

Suite à ces épisodes violents, le nouveau maître de l'île se vit quand même contraint par la justice anglaise de mettre un terme à ses activités radiophoniques. Ne quittant pas pour autant Rough Tower, d'où il profitait d'un relatif éloignement des tribunaux, il lui vint l'idée d'en faire une principauté. Aussitôt dit, aussitôt fait : Bates rebaptisa la forteresse Sealand, transforma son « administration » en monarchie héréditaire, se sacra Altesse Royale et, à l'instar d'un État souverain, se dota d'une constitution, créa différents ministères et battit monnaie.

En 1999, après trois décennies de règne, vraisemblablement fatigué de sa vie d'ex-officier de la Marine, ex-pirate et monarque autoproclamé d'un pays de 550 m², Roy Bates prit sa retraite dans le sud de la France en laissant la gouverne de Sealand à son fils Michael. En 2000, ce dernier, en qualité de prince régent, décida de rajeunir la vocation de repaire de pirates de l'île : il fonda HavenCo, une entreprise d'hébergement de données prétendant évoluer hors de toute juridiction commerciale et ainsi offrir un abri sûr contre les différentes lois sur la propriété intellectuelle. Hélas, après avoir connu son quinze minutes de gloire — et notamment fait la couverture de Wired —, HavenCo fit patate et l'on en entendit plus parler.

Et puis voilà, revenons en 2007. Sealand ne servant plus de résidence à la famille Bates depuis quelques années, celle-ci, début janvier, a finalement pris la décision de s'en départir (bonjour le patriotisme) et a chargé une firme de courtage immobilier de trouver un acquéreur pour la plate-forme. Bien entendu, la transaction a peu de chances de se concrétiser, considérant entre autres le statut de Sealand. En effet, faute d'avoir été officiellement réclamée par Roy Bates en vertu de droits acquis de squatteur, l'ancienne installation militaire se trouve toujours dans le giron de la Couronne britannique. Ce détail, toutefois, ne semble décourager ni la famille royale sealandaise, ni Pirate Bay, qui affirment de toute façon avoir une autre île dans le collimateur en cas d'échec. L'histoire est donc à suivre.

En attendant, permettez-moi de terminer sur la même note que Nico (tant qu'à parler d'atteinte à la propriété intellectuelle) et de vous poser la question du jour : abstraction faite des considérations financières, que feriez-vous si l'on vous offrait une sorte d'Île de la Tortue, idéalement située mais — détail fâcheux — sujette à de fréquentes attaques de pirates?

CommentairesCommentaires

S'il vous plaît, dessinez-moi un mouton...

Nic, le Mercredi 24 janvier 2007 à 06:35 [permalien] :

Fascinante nouvelle, tu tapes dans mon rayon. D'ailleurs, Radio Caroline faisait partie des versions préliminaires de Nikolski. Ça se trouvait quelque part dans les 100 dernières pages qui ont sauté.

Il n'y a aucun trackback pour le moment.

Ajouter un commentaire

Les commentaires pour ce billet sont fermés.

Les trackbacks pour ce billet sont fermés.

« En petits morceaux » est un projet Takefu qui sent le bambou. Certains droits sont réservés.