Ma douce et tendre et moi, en tant que nouveaux propriétaires terriens, sommes aux prises avec un problème dont nous ne soupçonnions pas l'existence avant ce printemps (en fait, il y a quelques mois à peine, nous n'aurions même pas soupçonné que cela puisse un jour représenter un problème dans notre vie — c'est fou, n'est-ce pas, ce que l'achat d'une maison peut faire émerger comme préoccupations bizarres chez des gens autrement normaux).
Enfin bref, nous avons un problème : notre terrain, côté rue, est couvert de pissenlits.
Et par « couvert », j'entends vraiment « couvert » : les pissenlits ont pris la place du gazon, lequel s'est suffisamment raréfié pour qu'on ne puisse plus parler de pelouse, mais de pit de sable. Il y en a partout, et, à l'instar des cheveux des Dupondt au Pays de l'or noir, ils poussent plus vite qu'on ne peut les couper.
Comme nous nous soucions apparemment plus de la défiguration de notre terrain et de l'opprobre du voisinage que les propriétaires précédents (à l'incurie desquels nous devons cette calamité) et que nous avons un blocage philosophique en matière d'épandage de pesticides, nous avons opté pour la méthode manuelle et nous sommes conséquemment munis, la semaine dernière, d'un authentique Weed Hound en bel acier vert. Depuis, nous extirpons la mauvaise herbe dans la joie.
Or voilà, ce qui devait être une corvée est devenu un passe-temps et est en train de se transformer en obsession-compulsion. Jour de beau temps après jour de beau temps, ma moitié installe notre progéniture sur une serviette de plage et déracine l'envahisseur, plant par plant. Lorsque je reviens du bureau, c'est à mon tour de courir sus au taraxacum officinale armé de l'efficace arrache-machin, et cela dure jusqu'au crépuscule. Il faut nous voir, la canine à découvert et l'oeil assassin, trucider le pissenlit avec un rictus mauvais, poussant de petits grognements vindicatifs quand nous tombons sur un individu particulièrement gras et brandissant alors notre outil dans le soleil couchant, la victime empalée au bout comme une tête de Tatar, en signe de victoire.
Ceci dit, cette obsession a des effets secondaires indésirables. Au cours des derniers jours, ma mie connaît l'horreur et l'infamie : après avoir investi la pelouse, ces immondes parasites s'insinuent maintenant dans ses rêves — sales bêtes, attaquer ma famille, c'est m'attaquer moi (now it's personal, comme on dit à Hollywood entre deux explosions). Quant à moi, les longues séances de dépissenlitage me font halluciner — très littéralement. Je me suis mis à voir de grosses étoiles dentelées (vu de dessus, un plant de dent-de-lion ressemble à une sorte d'étoile dentelée) partout, tout le temps : pendant que je prépare le souper, que je fais la vaisselle ou que je prends ma douche, lorsque je me penche pour chausser mes souliers ou que je ramasse un jouet de la petite par terre... L'ombre fugace d'un pied de pissenlit se forme sur ma rétine fatiguée, comme pour me narguer. La dernière fois que j'ai été affecté par ce déplaisant phénomène, c'était, je crois, en 2000, lors d'un blitz de Carmageddon qui avait duré plusieurs semaines au terme desquelles je voyais, de jour comme de nuit, se dérouler devant moi une route sineuse parsemée de piétons en panique. Ce badtrip de jeu vidéo, qui a en outre usé prématurément le portable de Bernard, demeure l'un de mes plus angoissants souvenirs, toutes catégories confondues.
Aaah, au diable! Le côté rue est une cause perdue, nous abandonnons. Le côté jardin est sauf, le petit bout de terrain entre notre maison et celle de notre retraité de voisin aussi, mais tant pis pour la façade. L'année prochaine, si le budget le permet, nous ferons table rase et roulerons de la couenne.
S'il vous plaît, dessinez-moi un mouton...
Mo, le Mercredi 30 mai 2007 à 19:49 [permalien] :
Avez-vous pensé à cuisiner le pissenlit ? Des arguments ? www.passeportsante.net/fr...
J'ai même trouvé une recette de purée pour Ophélie : www.auxmillepetales.com/r...
Mélanie, le Vendredi 1 juin 2007 à 15:08 [permalien] :
Merci pour cette prose remplie d'élégance et d'humour! C'est la 2e fois en deux jours que je me prends un bon fou rire... même si je compatis bien évidemment avec les parents dont les nuits sont trop brèves! Ça tirait presque du roman policier.
Hugo, le Vendredi 1 juin 2007 à 15:51 [permalien] :
Mo : Les pissenlits, je ne peux plus les sentir (au propre comme au figuré), alors pour ce qui est de les bouffer...
Mélanie : Merci pour les bon mots. Cependant, tant qu'à faire un parallèle, j'irais plutôt du côté de la science-fiction (je pense entre autres à Starship Troopers).
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