Labo

(des idées comme ça)

Petite mère

C’était samedi avant-midi, jour de poisse caniculaire. D’un bon pas, je m’en allais à l’épicerie quérir quelque ingrédient nécessaire à la préparation du dîner familial, vêtue de façon légère et négligée, soit d’une camisole et d’une jupe qui, bien que courte, n’était en rien inconvenante. Sont alors apparus sur une galerie, dans la splendeur de leurs torses nus et dégoulinants, la casquette imbibée de fluides frontaux, deux jeunes ginos sérieusement cuités, bouteille de Labatt Bleue en main. Il fallait s’y attendre en de pareilles circonstances, je me suis entendu interpeller.

- Heille ! Mademoiselle !, a tenté fort originalement l’un d’eux. Mademoiselle ?

Je feignais la surdité.

- Monsieur ?, a renchéri l’autre comique.

M'attendant au pire, je m'efforçais de ne rien modifier à la vitesse de mon pas, ni à mon expression faciale. « Cela va dégénérer. Fais comme si tu parlais une langue étrangère. Peu importe les propos tenus, ne réagis pas, reste digne, garde pour toi ces injures qui brûleront tes lèvres ».

- Youhou ! heille ! Mademoiselle ! on te parle !

(Je me retiendrai ici de disserter sur l’aversion que provoque chez moi l’agencement des titres de politesse avec le tutoiement.)

- Ouuuuiiiiiinn ! t’es tindépendante !

- C’est ça qui fait que té sexy, ton indépendance !

- Ouin, j'aime ton air bête ! Yé pas mal sexy, ton air bête !

- Ça doit être une Française !

Sur le trottoir achalandé de la rue Verdun, cette réplique a donné lieu à une coulée de rires gras comme du camembert. J'ai néanmoins jugé que je l’avais échappé belle, toute allusion sexuelle explicite ayant été évitée.


***

Quelque heures plus tard, j'ai constaté avec stupeur qu’il nous manquait du pain et qu’il me fallait reprendre le chemin de l'épicerie. C’est avec le Laboranteau que je m’y suis rendue cette fois, et sans emprunter de détours par les ruelles comme je l’avais fait au retour ce matin-là ; la chaleur écrasante de la fin de journée m’incitait à calculer mes pas sous le soleil avec l’avarice d’un Harpagon et je me suis dit que, de toutes façons, mes deux prétendants sur la brosse seraient à cette heure en train de cuver leur Bleue à l’ombre. Je m'étais royalement méprise : non seulement mes deux ginos buvaient encore, mais – l’expérience je suppose- ils tenaient encore sur leurs jambes. M’apercevant devant la galerie, l’un d’eux a entrouvert sa pâteuse bouche et esquissé un geste dans ma direction. À mon grand étonnement, il l'a cependant aussitôt réprimé. La présence d’un enfant l’avait muselé !

J'ai toujours peine à le croire.

J’en suis venue à la conclusion que même les machos accomplis pouvaient avoir un minimum de valeurs et que, si elle ne constituait pas un écran à toute épreuve contre les regards gluants, la compagnie de mon fils pouvait certainement m’éviter quelques commentaires déplacés.

Je sais, je sais ! Que de naïveté ! Le Gino est un prédateur féroce ! Deux jours plus tard, même jupe, même poussette, j'ai croisé un autre des ces disgracieux individus –casquette blanche, taches de son, camisole à numéro- qui a réduit à néant mes fraîches illusions. L'oeil torve, le sourire douteux, il a traversé la rue, a approché son visage de mon oreille et m'a susurré un invraisemblable : « Hum ! Yummy mommy ! », avant de prendre la fuite dans une direction opposée.

Comme quoi la maternité n’est pas une panacée.

Ce billet no 228 a été écrit par La Laborantine
le mardi 19 juillet 2005 et publié dans la section « Vices et vertus » (rss)

Commentaires

1. Le mardi 19 juillet 2005 à 13:41 précises, Le Laborantin a enregistré le commentaire suivant :

Les maudits gros cochons ! J'en apprends des vertes et des pas mures sur les mâles de mon quartier. Prochainement, grande séance de châtrage publique.

2. Le mardi 19 juillet 2005 à 21:37 précises, Anne-Marie a enregistré le commentaire suivant :

Je comprends parfaitement ce que tu as pu ressentir. Si ces hommes pouvaient ressentir la même chose ne serait-ce qu'une fois dans leur vie, l'envie leur passerait probablement de se conduire de la sorte. J'ai parfois l'impression qu'ils pensent que nous apprécions ces singeries, que nous les recevons comme des hommages... Pure vanité.

3. Le mercredi 20 juillet 2005 à 09:01 précises, La Laborantine a enregistré le commentaire suivant :

Cela peut être flatteur, quand c'est fait avec élégance.

4. Le mercredi 20 juillet 2005 à 12:56 précises, Anne-Marie a enregistré le commentaire suivant :

En effet, mais seulement si c'est fait avec élégance.

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