Labo

(des idées comme ça)

Je suis chez moi, je tourne un peu en rond, je me demande si je ne me ferai pas un autre allongé avant de me lancer dans la vaisselle, quand j’entends, provenant de l’extérieur, des cris d’hystérie rauques et effrayants, les hurlements d’une femme en colère, hors d’elle-même au point de ne plus maîtriser le son de sa voix. Je me précipite dans la porte moustiquaire. Les cris proviennent d’en face, de l’appartement du rez-chaussé. La grosse anglaise qui y vit invective sa fillette, qu’on entend pleurer entre deux aboiements. Je ne comprends rien de ce que la mère baragouine et je ne vois rien non plus, puisqu’un rideau dissimule la scène. En revanche, j’entends tout, j’entends même les gifles résonner sur la peau de l’enfant, qui pleure de plus belle et qu’on frappe encore pour qu’elle se taise. Puis, la mère, qui n’a jamais cessé de hurler, claque la porte de la chambre. La fenêtre de la petite vibre sous le choc. Furieuse, la grosse anglaise traverse le corridor en bobettes, son bébé dans les bras. Pendant la seconde que dure cette traversée, elle croise le regard de la femme qui est sortie de chez elle et qui s’est postée devant la porte ouverte de l'appartement, avec cet air de savoir exactement ce qu’il faut faire dans ces cas-là. Cette femme, c’est moi, et je ne sais pas du tout ce que je dois faire.

La grosse anglaise en bobettes fait mine de rien et se réfugie dans son salon.

Dix minutes plus tard, l'appartement est silencieux. Le rideau est toujours tiré sur l’enfance moche de la fillette. La grosse anglaise a fermé la porte.

Il y a des enfants qu’il faudrait kidnapper.

La Laborantine, mardi 30 août 2005

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Le médecin a convoqué le Laborantin pour lui présenter les résultats de ses tests.


— J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
— …
— La bonne : vous avez un foie de jeune fille.
— Et la mauvaise ?
— Votre colon est percé en huit endroits.

La modération a bien meilleur goût.

Le Laborantin, lundi 29 août 2005

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Je poursuis une expérience dans la cuisinette, au quinzième étage de la tour où je travaille. Tous les jours, je modifie l’heure affichée sur les deux fours à micro-ondes, avançant l’une et reculant l’autre. L’écart se creuse lentement, douze minutes séparent maintenant les deux horloges. Combien de temps cela prendra-t-il encore avant que quelqu’un ne réagisse ?

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Le Laborantin, vendredi 26 août 2005

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Le pont Victoria est l’un des cinq ouvrages qui drainent quelques dizaines de millier de banlieusards sudistes vers le centre-ville de Montréal. Longueuil est un havre de paix pour les familles, un tissu serré de bungalows, de stations-service et d’enseignes au néon qui doit sa prospérité à ces ouvrages franchissant le Saint-Laurent. Il n’en fut évidemment pas toujours ainsi.

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Le Laborantin, jeudi 25 août 2005

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Il y a exactement 145 ans aujourd'hui, le prince de Galles (le futur roi Édouard VII dont on voit parfois le profil sur de vieilles cennes noires) enfonça le dernier rivet du pont Victoria.

Quelqu’un a-t-il vérifié si le travail du prince a été bien effectué? Est-ce qu’il avait ses cartes seulement? Où est situé ce rivet aujourd’hui? S’agit-il d’une de ces pièces primordiales garantissant la cohésion de l’ouvrage ou lui a-t-on simplement confié la pose de quelque ferronnerie décorative?

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Le Laborantin, jeudi 25 août 2005

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Je descends l’interminable escalier mécanique de la station Lucien-Lallier en observant les voyageurs qui remontent vers la surface. Les gens appréhendent l’automne, ne sourient plus, sont laids. Un petit couple dont la joie tranche parmi cette brochette de tronches de rats s’engage dans la remontée, lui vêtu d’un jacket de cuir jaune légèrement extravagant, elle… tiens, je la connais. Elle ressemble à s’y méprendre à une ancienne libraire de chez Pantoute. Elle ne me reconnaît pas. Peut-être y a-t-il erreur sur la personne. Signe distinctif : elle porte sous le bras un emballage de dix-huit rouleaux de papier hygiénique de la marque Sans nom®, à une seule épaisseur, la plus mauvaise qualité qui soit.

Sur le quai, je croise un sosie de Gregory Charles. Surpris, je me retourne. Il me fait le sosie d’un sourire de Gregory Charles.

Le Laborantin, mercredi 24 août 2005

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J’ai laissé le Tolstoï de côté pour quelque temps, parce que je cherchais dans la littérature une oreille amie, une sœur jumelle qui partagerait ma confusion actuelle, et je l’ai trouvée en Suzanne Jacob. Oh ! pour l'avoir trouvée, je l'ai trouvée ! Je me suis envoyé deux recueils de nouvelles en moins de quarante-huit heures. Je m'y reconnais à ce point que ce matin, j’aurais cru être l’un des personnages de La Survie tant mon désarroi était parent au leur et la vie passait à côté de moi, pauvre corps inutile parmi les corps affairés.

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La Laborantine, mercredi 24 août 2005

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À trois cents pages de la fin, j’ai déclaré à Tolstoï que j’avais besoin de vacances. Le marathon de La Guerre et la paix peut bien attendre un peu, et après mille sept cents pages de lecture -soit l’entreprise de tout un été pour la mère au foyer que j’étais-, il est évident que je n’abandonnerai pas ces deux briques pour une histoire de pause, que, cette œuvre, je la terminerai sans fautes, j’ai bien vu de toutes façons dans la table des matières que Natacha allait se marier, mais avec qui, avec qui bon Dieu maintenant que le prince André a passé l’arme à gauche, et qu’Anatole Kouraguine aussi, du moins, le croit-on, mais rien n’est moins sûr, car Tolstoï en a fait ressusciter d’autres qu’on croyait morts et enterrés, mais il y a ce gros franc-maçon de Pierre qui est veuf à son insu, de toutes façons, je dois savoir et je saurai, mais j’ai d’autres urgences…

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La Laborantine, mercredi 24 août 2005

Visitez la section : Des lettres (mais pas de chiffres) ; 3 commentaires

Je l’ai déjà évoquée dans ce blogue et elle fait encore des siennes : je parle de la sous-responsable des Ressources humaines, dite « la sous ». Je me doutais bien que ma demande de chômage n’allait pas se faire si facilement, dans le calme de mon petit bureau ensoleillé, mon café fumant à côté de l’ordinateur, Marie-France Bazzo à la radio pour la première fois de la saison ! Mais je me leurrais fort bien ce matin… jusqu’à ce qu’on s’enquière, dans le formulaire électronique, de la date de mon premier jour de travail...

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La Laborantine, lundi 22 août 2005

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Ça pue la rentrée. Pour une première fois depuis mes trois années au service du petit collège tout rose, je serai au chômage. Baisse de clientèle, allègue-t-on. Et avec le programme d’Arts et lettres qui bat de l’aile, ça ne risque pas de s’améliorer pour moi…

Gros vertige. J’ai envoyé une volée de cévés. J’ai même expédié un cévé à Montmorency, chez mon amie Mélou, qui pourfend du Lavallois. Repen, Sainte-Geneviève, Longueuil, Saint-Lambert : des contrées qui font rêver, il n'y a pas à dire. La panique nous fait faire des choses insoupçonnées ! Trop tard pour la rentrée de toutes façons, et, aussi bien l'avouer, je ne suis pas certaine de vouloir enseigner ailleurs. Mais j’ai l’impression d’agir, ce qui calme l’angoisse. Ma grande spécialité.

Tiens, je pourrais donner des cours privés d’angoisse, à la prochaine session. Envoyez-moi tous les fendants, les inconscients, les amateurs de Jeff Fillion et les pollueurs de ce bas monde : je vais leur flanquer une sacrée frousse ! Titre du cours : Angoisse, mauvaise estime de soi et déprime 101. Au programme : Les Fleurs du mal (il faut bien récupérer ses classiques), The Corporation et le rapport annuel d’Amnisty International. Travail de fin de session : composez un texte de 900 mots où vous montrerez que les autres valent bien mieux que vous. À l'encre, correcteur liquide interdit.

Tout ce temps libre à venir. Il va bien falloir vaincre mes peurs et me trouver un petit projet d’écriture. Nico soutient que tout le monde en a un.

Moi, je dirais plutôt n'importe qui.

La Laborantine, mardi 16 août 2005

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Au camping Mistagance, dans le splendide parc de la Mauricie, j’ai frappé à grands coups de marteau sur le bout de bouclier canadien qui affleurait sur notre site, en espérant que le fatiquant de Fred Pellerin ait, à ce moment précis, l’oreille collée sur la Pierre Angulaire de Saint-Élie de Caxton et que le choc du métal sur la pierre lui résonne jusqu’au fond de l’âme.

Le Laborantin, lundi 15 août 2005

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(Sincères remerciements aux usagers de la bibliothèque de Rosemont pour nous avoir inspiré ce titre)

J'ai parfois l’impression qu’en vieillissant, je ne suis pas moins immature. Je suis seulement plus prompte à condamner mes états d’âme alors que je prenais jadis plaisir à les analyser devant une bière ou un café. À trente ans, je ne suis pas plus sage ; je suis plus pudique. Mes amis aussi le sont devenus. À moins que les responsabilités aient véritablement fait taire en eux les questionnements ? Comment le savoir ? Nous vivons des vies de plus en plus étanches.

La Laborantine, mercredi 10 août 2005

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Trop propre, pas assez diversifiée, trop unilingue française. Tranquille à mort. Tout le monde s’habille pareil. On en fait le tour à pied. Pas de métro. Un gros village.

Ces préjugés des Montréalais, qui, il y a quelques mois, me faisaient encore sortir de mes gonds, je me suis rendu compte que je les partageais de plus en plus. Je n’aime plus aller à Québec. Je m’y ennuie. J’ai l’impression de visiter le plateau d’un film sur ma vie. Les décors sont parfaits, les lieux intacts, les figurants bien choisis. On a même pensé à les coiffer de tricornes en paille et de bonnets de coton… Parfait, vraiment ! on se croirait en 1995 ! Action !

Qui m’a lavé le cerveau ? Le smog m’est-il monté à la tête ? Vais-je rouler mes r ? parler de « fixtchûûûûres », « de mauvaise halaééne » et de « bégolllle » ?

Châtiment divin ? Mauvaise blague de la vie ? Je suis Montréalaise !

La Laborantine, lundi 8 août 2005

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Sur le balcon du deuxième, une brunette de six ou sept ans, toute vêtue de rose, se tient assise sur une chaise d’enfant de même couleur. Elle en a disposé une seconde à son côté pour y asseoir son caniche noir. Le tableau est parfait, la fillette est belle à croquer, les couleurs sont en harmonie, les saint-joseph dans la jardinière se déclinent dans des tons de fuchsia, de bonbon et de mauve, et de la gueule du chien haletant pend par intermittence une petite langue framboise.

L’activité consiste pour la fillette à se trouver assise à côté du chien qu'elle a assis sur une chaise identique à la sienne. C’est de là qu’elle tire toute la joie qui fait rosir ses joues. Même si elle prodigue mille caresses à son animal pour le convaincre de garder la pose, j’ai l’impression que c’est bien davantage le sentiment d’être la source d’un grand bonheur qui tient sage le caniche sur sa chaise.

La Laborantine, mercredi 3 août 2005

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Quand j'étais petite et que, mon infirmière de mère travaillant à l’hôpital une fin de semaine sur deux, j’étais confiée aux soins du paternel, le rituel exigeait que, les soirs d'été, il me propose un « tour auto » en guise de divertissement. Je choisissais la destination ; il m’y conduisait. Val-Bélair, Valcartier, Saint-Romuald, Beauport, Saint-Augustin : étrangement, j’aimais découvrir ces banlieues qui m’étaient inconnues et qui me semblent aujourd’hui d’un bien piètre intérêt.

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La Laborantine, mercredi 3 août 2005

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Après un mois de vacances en la très cinétique compagnie de mon fils, j’ai dû me résoudre à l’abandonner aux soins de son éducatrice. Larmes, cris, regards turquoises éplorés, petits bras tendus dans ma direction, le Laboranteau a mis le paquet pour me retenir, mais je n’ai pas flanché, j’ai quitté la garderie en me faisant une raison , j’ai filé vers notre maison silencieuse et plutôt que de m’y morfondre, j’ai enfourché mon vélo ; j’avais tout le loisir de me lancer dans l’une de ces randonnées depuis longtemps projetées mais que je ne pouvais jamais entreprendre avec fiston, lequel ne prise guère les sangles contraignantes du siège arrière, non plus que les soubresauts causés par les craques et chaînes de trottoir. « Tu es seule, profites-en », me répétait l’impitoyable Raison à dessein de voir pétrifier ce cœur de mère trop prompt aux effusions.

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La Laborantine, mardi 2 août 2005

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Assise sur le bord du bain, ma mère me tresse les cheveux. Ça tire, mais j’aime ça. J’ai choisi les barrettes et la couleur des élastiques. J’ai la responsabilité de les tendre au moment opportun. L'air est humide et tiède, la cigale chante peut-être déjà, et les promesses de jeux dans l’herbe fraîche s’immiscent entre les lattes du store horizontal. Mon ivresse est simple, totale.

- Maman, je t’aime gros…

Je cherche : qu’est-ce qui est gros et magnifique ? j’ai déjà dit la maison, le ciel et le soleil… il faut bien être originale !

- Hum… Gros… gros comme un camion de vidanges !

Ma mère s’arrête. Son ton est sec et réprobateur : « On dit pas ça ! » Elle reprend ma tresse, déçue de moi.

J’ai honte de mes paroles, sans comprendre.

La Laborantine, mardi 2 août 2005

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