(des idées comme ça)
Dans l’ascenseur, quelque part entre le rez-de-chaussée et le quinzième étage de la tour où je travaille, deux gros puceaux discutent des vertus relatives des pommes, les vertes contre les rouges. Le plus petit affirme que les vertes sont plus croquantes, le plus grand que certaines variétés rouges les valent bien. Pour appuyer ses dires, le grand puceau brandit sous mon nez une pomme rouge bien entamée et, très sérieusement, demande au petit puceau : « tu veux-tu y goûter ? ». L’autre : « euh… je la regarde, là ». Le grand, insistant : « Tu veux-tu y goûter ? ». Je sors.
Le Laborantin, mercredi 28 mars 2007
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Ce matin, j’ai omis de nettoyer ma tasse de café, mais quand j’ai vu les squames blanches en suspension dans le liquide noir, je me suis résolu à vider le tout à l’évier afin de procéder à un vigoureux nettoyage.
En regardant couler le café sur l’inox, j’ai songé à celui ou à celle qui avait, dans un pays lointain, cueilli les grains utilisés pour le préparer. Je n’ai pas songé aux conditions de vie, probablement mauvaises, imposées à ce travailleur, je me suis plutôt attardé à la question de l’effort perdu. Combien de secondes de sa vie a t-il consacrées à cueillir les grains utilisés pour faire le café que j’ai jeté à l’évier ?
Combien de secondes perdues parce que des squames blanches flottaient dans le liquide noir, parce que j’avais omis de nettoyer ma tasse, parce que j’avais un peu la flemme, ce matin ?
Le Laborantin, mercredi 7 mars 2007
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J’ai percé le code de la machine à café, dans la cuisinette au quinzième étage de la tour où je travaille. Je l’ai haqué pour ainsi dire. C’est, à n’en pas douter, le début tardif d’une longue carrière vouée au crime.
Le Laborantin, vendredi 2 mars 2007
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Ça dépend des hommes, et aussi un peu de la toilette.
Le Laborantin, vendredi 15 décembre 2006
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Il prenait l’autobus 139 en même temps que moi. Je le croisais parfois le matin, parfois le soir, seul ou en compagnie de sa femme. Parfois une grande adolescente les accompagnait. En famille, il avait l’air soucieux. Pensif. Responsable. Seul, c’était un homme sociable, un boute-en-train capable d’aborder n’importe qui sous n’importe quel prétexte. Un soir d’hiver alors que je ramenais ma sœur à la maison, il nous avait abruti de blagues pendant les huit minutes que durait le trajet entre la station Pie-IX et notre arrêt au coin Pie-IX-Lafontaine.
Le Laborantin, lundi 27 novembre 2006
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Je crois que l’entreprise-pour-laquelle-je travaille a une politique d’embauche de personnes affectées d’un déficit vertical. D’abord il y a eu la concierge polonaise de quatre pieds huit, puis la réceptionniste de quatre pieds huit et maintenant la préposée aux machines à café de quatre pieds huit.
Le Laborantin, vendredi 16 juin 2006
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Ce matin, lorsque j’ai actionné la machine à café (Imperator corsé – biip – Fort – biip – Petit – biip – Mise en marche – biip), un craquement épouvantable s’est fait entendre. Je me suis dirigé d’un pas normal vers le coin opposé de la pièce pour y prendre deux gobelets de lait (2 % de matière grasse). La machine s’est alors mise à produire des grincements abominables. « Bon Dieu! » m’exclamé-je tout haut « On torture le nain de la machine à café! » En songeant à l’air innocent de la perfide espionne aux yeux bridés, à la tradition millénaire de torture de l’Empire du Milieu, aux machines infernales de ces damnés rouges et aux complots sino-soviétiques d’annihilation totale et définitive de ces chiens de buveurs de café occidentaux, je me suis caché derrière la porte du réfrigérateur, juste au cas.
Des grains de café flottaient sur ma tasse ! Sales rouges ! Ils ont encore gagné.
Le Laborantin, jeudi 15 juin 2006
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Dans la cuisinette, au quinzième étage de la tour où je travaille, la perfide espionne aux yeux bridés ne se sert jamais de la machine à café, sinon pour y puiser l’eau bouillante avec laquelle elle prépare son thé (en pestant intérieurement contre la température inadéquate du liquide).
Le Laborantin, mercredi 14 juin 2006
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Enfant, j’étais mystifié par la profession du père de Mafalda : tous les matins, ce brave homme s’en allait au bureau. Qu’y faisait-il ? Difficile à dire, car il ne parlait guère de son travail. Aujourd’hui que la vie m’a éclairé et que je travaille au bureau à mon tour, je comprends pourquoi le père de Mafalda parlait rarement de son travail : le bureau est le neutre de l’état professionnel. Il n’y a rien à en dire sinon qu’on s’y rend, qu’on y passe un certain nombre d’heures et qu’on en revient.
Le Laborantin, mercredi 22 février 2006
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Dans la cuisinette, au quinzième étage de la tour où je travaille, un drame terrible se joue à chaque fois que l’un d’entre nous actionne la machine à café.
Le Laborantin, lundi 5 décembre 2005
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Monsieur X désirait étoffer son curriculum vitae, il crut donc de bon ton de préciser qu’il travaillait selon les règles du manager minute. Si j’avais su ce qui m’attendait au terme de mes recherches, je me serais contenté de laisser son texte comme ça, sans y toucher. Il est des choses qu’on préférerait ignorer.
Le Laborantin, mardi 29 novembre 2005
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Au quinzième étage de la tour où je travaille, il y a consensus au sein de l’équipe à propos de la meilleure blague du monde : « C’t’une fois un gars qui rentre d’un bar pis qui sort de l’autre. » « Simplicité et efficacité » souligne le collègue Benoit. « Il n’y manque que la structure en trois parties, ajouté-je. » On imagine l’histoire: un type entre dans le bar, commande une bière, un autre entre et drague une fille tandis que le troisième ne fait qu’entrer et sortir. Le collègue Benjamin propose un mélange avec la deuxième meilleure blague du monde : « Pet pis Répète entrent dans un bar. Pet sort de l’autre, qui qui reste ? »
Le Laborantin, mardi 8 novembre 2005
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Arrivée à la shop. Bonjour, bonjour tout le monde. Une collègue arbore un superbe col roulé bleu ciel.
— Hé! C’est cool, tu portes le même chandail que Gilles Vigneault
— Gilles qui ?
Le Laborantin, vendredi 14 octobre 2005
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Au sortir de l’ascenseur ce midi, le collègue Benoît me fait remarquer qu’il ne voit pas comment 22 personnes pourraient s’entasser dans un espace aussi restreint. « Il n’y a même pas 20 tuiles sur le plancher » ajoute-t-il. Le poids moyen employé pour calculer le nombre de passagers à partir de la charge maximale est de 68 kilos. 150 livres ! En quelle année le poids moyen des canadiens était-il de 68 kilos ? Peut-être en 1947, alors que le peuple émacié se remettait difficilement de quelques années de rationnement. Mais le poids moyen doit être aujourd’hui beaucoup plus élevé, et à plus forte raison le poids moyen d’un informaticien. Les fabricants d’ascenseurs doivent-ils équiper leurs appareils de câbles plus robustes, de contrepoids plus lourds et de moteurs plus puissants ? « Non mais, tu te rends compte, il y a un ingénieur quelque part dont c’est le travail, de modifier des équipements ou des normes en fonction du poids des gens ».
Quelques heures plus tard, cette nouvelle.
Le Laborantin, vendredi 7 octobre 2005
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Le collègue Benjamin ayant refusé de fonder un Fight Club, nous nous sommes rabattus sur le sujet des pauvres prénoms en « A », systématiquement massacrés par nos compatriotes, moi le premier. Sa blonde lusitanienne souffre du phénomène, mais également de son contraire : soucieux de bien prononcer, son beau-père en fait trop et l’appelle Sandra comme on dirait « sens les draps ». Je lui demande s’il sait d’où vient ce prénom. S’agit-il d’un diminutif de Cassandra ? Une brève recherche nous apprend qu’il dérive plutôt d’Alexandra et que le nom de la vierge devineresse est fréquemment utilisé comme nom d’artiste par plusieurs Sandra anglo-saxonnes. Une chose entraînant l’autre, j’en viens à raconter l’histoire de Sandro, l’associé de mon coiffeur à l’époque où nous étions domiciliés dans l’Esse. Lors de ma dernière visite en ce temple du poil et de la mise en pli, je constatai que son nom avait été rageusement biffé sur les cartes et les affiches promotionnelles de la boutique. Le patron m’apprit que, fuyant son village d’adoption, ce jeune salaud était retourné chez lui, au Lac-saint-Jean, emportant au passage une partie du matériel du salon. Sandro n’était que son nom d’artiste capillaire. Il s’appelait en réalité Jean-Nicolas Tremblay.
Le Laborantin, jeudi 29 septembre 2005
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Dans les toilettes, au quinzième étage de la tour où je travaille, on fait parfois de curieuses rencontres.
Le Laborantin, mardi 6 septembre 2005
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Je poursuis une expérience dans la cuisinette, au quinzième étage de la tour où je travaille. Tous les jours, je modifie l’heure affichée sur les deux fours à micro-ondes, avançant l’une et reculant l’autre. L’écart se creuse lentement, douze minutes séparent maintenant les deux horloges. Combien de temps cela prendra-t-il encore avant que quelqu’un ne réagisse ?
Le Laborantin, vendredi 26 août 2005
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Difficile retour au travail ce matin. Même pas foutu d’oublier mes mots de passe – ce qui m’aurait permis de perdre au moins une heure – j’ai donc été obligé de travailler. Et pour lire quoi? Des fautes me direz-vous? Certes, mais les fautes ne me heurtent pas tant que ces erreurs qui prouvent que les gens répugnent à utiliser leur cerveau. Deux exemples.
Le Laborantin, lundi 18 juillet 2005
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Je ne devais pas 3000 ducats à Shylock, mais mardi je suis tout de même allé donner une livre de ma chair.
Le Laborantin, jeudi 23 juin 2005
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Sans que l’on sache trop comment, le collègue Benoît et moi en sommes arrivés ce matin à causer ordures et sacs de plastique troués. Une description circonstanciée de son jus de poubelle m’a presque fait recracher mon café. L’eussiez-vous cru? cette horreur a un nom. Le lixiviat (ou percolat) est défini comme un « liquide résiduel qui provient de la percolation de l'eau à travers les déchets. »
Bon appétit.
Le Laborantin, mardi 21 juin 2005
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Diane, responsable du centre de documentation, a lu (et aimé) Nikolski et l’a refilé à André qui l’a lu à son tour et aimé au point de lire les remerciements à la fin, « chose qu’il ne fait jamais », jure-t-il. André y a vu certain nom qui l’a intrigué et a demandé à Isabelle s’il était possible qu’il y en ait un autre porteur ailleurs. Dubitative, celle-ci a consulté Mélanie qui, avant de se prononcer, a demandé son opinion à Sonia. Bien décidé à en avoir le cœur net, André s’appuie à la cloison de mon bureau et me demande « ce que je fais là ». Pendant que j’explique, les autres rappliquent, tout émoustillées de côtoyer quelqu’un qui connait quelqu’un de connu.
C’est pour ça que la téléréalité est si populaire : en transformant le premier venu en idole, on augmente les chances de monsieur et madame Tout-le-monde de fréquenter les antichambres de la gloire.
Le Laborantin, mardi 21 juin 2005
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Les mannes se faisaient attendre cette année. Mais dimanche, elles étaient légion sur les bords du fleuve, traversant en nuées la piste littorale, freinant la progression des cyclistes, s’agrippant par dizaines à nos vêtements pour se reposer de leur fornication aérienne. Je ne sais où elles s’étaient réfugiées lundi, mais hier, des milliers de ces petites imbéciles s’entêtaient à donner de la tête contre les fenêtres de la Cité du commerce électronique. Nous leur faisions de grands signes, leur désignant le fleuve loin derrière. Mannes, vous avez si peu à vivre, ce n’est pas à trente mètres d’altitude que vous trouverez l’amour.
Le Laborantin, mercredi 1 juin 2005
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Dans la toilette des hommes, au quinzième étage de la tour où je travaille, il y a trois cabines et un urinoir. Lorsque que l’occupant de la cabine centrale sort et qu’il donne la moindre poussée à la porte, celle-ci revient à toute allure et claque sur le butoir de la gâche. Sous le choc, le pêne de la cabine voisine se libère, la porte s’entrebâille rapidement et cogne sur les genoux de l’occupant qui panique et s’empresse de refermer la porte, de crainte d’être surpris allant à ses affaires. Un jour, je vis ainsi la porte du milieu claquer et entrainer l’ouverture de sa voisine de gauche. L’occupant, en cherchant à préserver son intimité, eut un geste brusque et échappa le livre qui reposait sur ses genoux. En heurtant le sol, celui-ci se brisa en plusieurs cahiers, et je vis des formules et des diagrammes tapisser le sol autour de deux mollets qui rougissaient en jurant comme des charretiers.
Le Laborantin, mardi 10 mai 2005
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Le nain de la machine à café n’a pas fini de geindre.
On savait déjà que le café permettait de lutter contre le diabète, les maladies du coeur et la carie. Voilà maintenant que de perfides chercheurs aux yeux bridés parviennent à prouver qu’il permet de prévenir le cancer du foie.
Hop! Tout le monde à la cuisinette!
Le Laborantin, mercredi 16 février 2005
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Tous les jours, une toute petite concierge frotte frénétiquement les traces de doigts laissés par les visiteurs sur la porte vitrée de la réception du quinzième. Elle a été engagée parce que son regard arrive à la hauteur exacte des traces de doigts. Jour après jour, elle frotte avec l’énergie du désespoir. Je ne sais qui d’elle ou des empreintes se lassera en premier.
Le Laborantin, mercredi 16 février 2005
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Horreur, il remet ça! 10 heures 23, dans la cuisinette, il mange des chiens-chauds chauffés au four à ondes et assaisonnés de condiments exotiques : de la moutarde de marque Carriage Trade et de la sauce au piment liquide Billy Bob’s. Il me parle d’un syndrome de l’Alaska (« l’inaptitoude soziale dé yens zisolés ») dont je ne trouve aucune trace sur Google. Je dois mettre un nom sur ce drôle de pistolet.
Le Laborantin, vendredi 11 février 2005
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Dans un document qui devait être présenté demain à un client, Benoît a intercepté la perle du jour (peut-être même la perle de la semaine) : « Il n’y a pas eu beaucoup de rotation de personnel : certains membres ont été prolongés ». Certes, selon le contexte, il est évident que l’on parle des mandats de ces membres, mais il n’est pas besoin de l’esprit mal tourné du docteur Gangraine pour saisir l’équivoque de cette phrase. On se demande comment ces gens (qui gagnent trois fois mon salaire, dois-je le répéter?) ont pu obtenir leur DEC.
Le Laborantin, mercredi 22 décembre 2004
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Je n’ai pas l’habitude de vendre des secrets professionnels, mais je ferai une exception cette fois-ci, car je tiens à vous faire partager un monument élevé à la gloire du ridicule.
Le Laborantin, lundi 20 décembre 2004
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Une femme dépose sa sacoche par terre. Elle commente l'événement : « j'vas mettre le bébé entre mes jambes ». On lui répond : « ben, c'est de d'la qu'ça vient ».
Le Laborantin, lundi 20 décembre 2004
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Entre notre édifice et la tour IBM se trouve l’un des mille stationnements qui défigurent le centre-ville de Montréal. Appuyé contre la fenêtre, je regarde les voitures dont les passages accumulés dessinent un arbre sur la neige fraîche. À partir du tronc central, se détachent de puissantes branches latérales qui se subdivisent à leur tour en tiges de plus en plus petites. Les voitures sont des feuilles de métal, de plastique et de mort.
Le Laborantin, mercredi 1 décembre 2004
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Le couloir menant à la cuisinette est gardé par une porte de bois fendue sur presque toute sa hauteur par une pièce de verre. À travers cette fenêtre, on peut voir le couloir qui continue pendant quelques mètres, puis vient mourir devant la façade vitrée du côté ouest de la tour. Quelques mètres plus loin, la façade est, puis le couloir du 15 étage de l’édifice voisin permet au regard de poursuivre sa fuite, comme s’il s’agissait d’un seul et même édifice.
Me dirigeant vers la cuisinette, je laissais mon regard errer paresseusement au travers de la vitre. Il neigeait entre les deux tours, mais pendant quelques secondes, j’ai été fasciné par cette grosse neige qui semblait tomber généreusement derrière la porte, dans l’édifice.
Le Laborantin, mercredi 1 décembre 2004
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Il neige à plein ciel. C’est d’un point d’observation situé en altitude que cette expression prend tout son sens. Car si l’averse fait disparaître l’horizon dans sa poudrerie blanche, elle fait ressortir du coup tout le volume du ciel en parsemant la profondeur de l’espace d’une myriade de petits points de repère
Dans ce monde en 3D, l’édifice IBM représente l’axe des ordonnées, la rue De La Gauchetière Ouest l’axe des abscisses et la rue de la Montagne l’axe des séries (ou la cote).
Le Laborantin, mercredi 1 décembre 2004
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En allant chercher son café à la cuisinette, les yeux à peine éclos, on le voit qui s’affaire. Il est là, comme s’il avait passé la nuit entre le frigidaire et le distributeur d’eau. Parfois, il déjeune d’un hot-dog réchauffé au micro-onde. Il le décore d’un serpentin de ketchup. Il l’engouffre, une, deux, trois bouchées. Parfois, il étend sur une tranche de pain aux raisins grillée une généreuse truellée de beurre d’arachides au chocolat.
Ouache ! L’étiquette est rose, le contenu est brun. Le pot traîne en permanence sur le comptoir, sans couvercle, la languette de métal repliée vers l’arrière, ouvert à tout venant. Mais même les mouches ne s’en approchent pas. Je l’ai planqué derrière une pile de serviettes de papier pour ne plus le voir.
Il a respecté cet exil.
Le Laborantin, mardi 23 novembre 2004
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Dans la tour où je travaille, confidentialité oblige, il faut une petite carte pour aller aux toilettes. Cette même carte nous permet d’entrer presque partout sur tous les autres étages, car nous sommes une grande famille. En fait, nous sommes les seuls occupants de la tour à bénéficier d’une intimité complète et nos nombreux visiteurs sont furieux de se casser le nez sur notre porte.
Un jour, un complet-cravate introduit quatre demi-dieux des affaires dans notre prison. Le complet-cravate commente la visite des lieux en détaillant les services offerts par les indigènes. Les demi-dieux, faussement intéressés, jettent des regards nerveux autour d’eux, tâtent fébrilement leurs poches et serrent contre leur cœur de pierre les attachés-cases qui renferment la sève de leur ennui. On sent la peur qui transperce leurs complets ajustés ou leurs tailleurs griffés. Ils parlent à voix basse, comme si nous n’y entendions rien. N’y a-t-il vraiment rien à craindre des mœurs primitives des anthropoïdes évoluant dans ces frêles cubicules? Le complet-cravate les rassure. Ils s’éclipsent rapidement et personne ne les regrette.
Le Laborantin, lundi 22 novembre 2004
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L’ascenseur que j’utilise pour gagner mon poste dessert les 11 derniers étages de l’immeuble. Étant toujours le premier à débarquer, je me tiens près de la porte, à côté du tableau des commandes. La capacité maximale de cet ascenseur est de 22 personnes, et il n’est pas rare aux heures de pointes de s’y entasser à quinze ou seize. Pourtant, depuis près de 10 mois que je l’emprunte quotidiennement, il n’est pas arrivé une seule fois que les 11 boutons aient été sélectionnés; pis encore, je ne crois pas que nous ayons rempli plus d’une quinzaine de fois l’une ou l’autre des lignes comptant à peine trois boutons. Que voilà une bien piètre performance…
Le Laborantin, jeudi 18 novembre 2004
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Je maintiens ouverte une porte-panique afin de permettre à un préposé d’introduire dans la cuisinette un chariot supportant une centaine de boîtes de poudre de chocolat, de café et d’autres produits de qualité inférieure utilisés pour maintenir en état de veille des travailleurs occupant l’essentiel de leur temps devant le terne moniteur de leur ronronnant PC. Il me remercie et s’arrête un instant, épuisé. Il m’explique que « avec le tapis, c’est deux fois plus lourd ».
Stupéfiant : les fournitures commerciales auraient donc la faculté de modifier les forces élémentaires de l’univers…
Le Laborantin, mercredi 17 novembre 2004
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J’observe la ville par les fenêtres du sud. Je m’attarde aux minuscules piétons, aux minuscules voitures qui évoluent dans cette carte géante en trois dimensions. Il y a des voies ferrées, des usines, des silos, des autoroutes, le fleuve sous ses remparts de brouillards et de glace et, au loin, une autre région administrative.
L’enseigne de Five Roses trône au-dessus d’un édifice d’une quinzaine d’étage. Le soir, les lettres s’allument et percent la nuit, imprimant leur sanglante empreinte dans le décor scintillant de la ville nocturne. On se croirait à Las Vegas. Le squelette du pont Champlain, à l’arrière-plan, et le grand trou d’ombres laissé par la zone commerciale nous ramènent à Montréal et nous rappellent que Five Roses n’est ni un hôtel, ni un casino, mais une meunerie flanquée de quelques silos à grains.
Le Laborantin, mardi 9 novembre 2004
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Un moustachu à chemise ocre mange en sapant une banane jaune et pâteuse. S’il me demande ce que je lis, je lui demande ce qu’il mange.
Plus tard, le même moustachu, mâchant un anglais approximatif, discute avec un visiteur asiatique de procédures informatiques. Ils se lèvent, enfilent des chaussons et massacrent quelques figures de tai-chi
Le Laborantin, lundi 1 novembre 2004
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