Labo

(des idées comme ça)

Depuis que le Laboranteau est né, un changement s’est opéré en moi. J’avais jusqu’à maintenant aimé mon emploi. Il s’était trouvé des moments de découragement ou d’abattement, mais j’avais tenu bon, et même durant cette session où je ne donnais que des cours de mise à niveau, où j’ai passé mon temps à faire de la discipline, où les étudiants répondaient à mes efforts par de l’ingratitude, j’aimais toujours ce que je faisais, et j’y croyais.

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La Laborantine, samedi 18 mars 2006

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Je sais, je n’écris pas souvent, mais peut-être aussi que vous vous en fichez. Ne le dites pas, surtout ! Car ces jours-ci, je mords !

Le temps file, la session va bon train et j’avais cent vingt-cinq productions cégepiennes à recouvrir de rose nanane. Pourquoi corriger en rose nanane ? Un hasard. Un compromis, aussi. Parce qu’avant chaque séance de correction, je m’impose un rituel : je cours à la coop m’acheter un joli stylo, dont la pointe sera fine, mais pas trop, et dont le glissement sur la feuille se fera le plus léger possible. J’évite désormais le rouge, surfait et trop violent. Depuis quelques sessions, j’avais adopté le Pilot framboise, car il me semblait plus gai, comme s’il garnissait les copies désastreuses d’une couche de confiture qui rendait l'échec plus facile à avaler. Mais le Pilot framboise n’est plus. Ou, à tout le moins, il n’est plus disponible à la coop du collège. J’ai donc dû tester nombre de nouveaux stylos, tâche habituellement agréable qui me fut rendue pénible par les vulgarités que Peter Mac Leod débitait au même moment dans les haut-parleurs de la boutique, quasi déserte à la veille de la relâche. J’ai mis du temps à dénicher cette plume -à la couleur plutôt fillette, certes, assez Barbie, même- mais à la glisse incomparable.

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La Laborantine, jeudi 16 mars 2006

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Dire qu’à la prochaine session, j’échappe au sempiternel questionnement de mes rentrées en classe : c’est quel Molière qu’on va leur laisser massacrer, cette fois ?

Le cœur bien au chaud depuis que je me sais officiellement de retour au petit collège tout rose, je suis déjà plongée dans mes livres en vue de préparer la rentrée de janvier. J’achève la magnifique biographie qu’Olivier Todd a écrite sur Brel, Jacques Brel, une vie, une oeuvre des plus exhaustive qui se laisse dévorer comme un roman. Sitôt englouti le dernier chapitre -le dessert, qui m'attend sur la table basse du salon-, je me promets de belles retrouvailles avec Prévert, que, pour des raisons qui paraîtraient trop pragmatiques et ennuyeuses à mon lecteur, je n'ai jamais mis au programme d'un de mes cours.

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La Laborantine, mardi 29 novembre 2005

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J'ai appris, au détour d'un paragraphe, que le Laboranteau était une conséquence et non un hasard de la vie :

« Pour faire des bambins, il faut être amoureux et, bien sûr, avoir des rapports sexuels avec l'être aimé, donc l'un ne fonctionne pas sans l'autre ».

La Laborantine, mardi 15 novembre 2005

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Petite trouvaille du jour, en conclusion d'une analyse littéraire maintenant recouverte de rouge :

« En vain, c'est tout ce que j'ai dit là qui fait de Clitandre un honnête homme ».

À bien y penser, je n'aurais pas dû retrancher de points pour l'emploi de ce marqueur de relation inusité, certes, mais ô combien adéquat !

La Laborantine, mardi 15 novembre 2005

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(Ce billet vient d'être remis en ligne après avoir flotté dans les limbes du cyberespace pendant quelques jours)

Réduisez-moi au chômage, je me plains de ne pas travailler, je jure même que je n’aime rien tant qu’enseigner. Il n’aura pourtant suffi que de deux semaines de remplacement, meublées de préparation de cours frénétique, de *questions déconcertantes, de sonneries de cellulaires importunes, de copies de dissertation à corriger et d’étudiants affalés sur leur bureau pour que naisse la nostalgie des longues plages horaires désertes.

Mon chèque de paie pour un après-midi à faire des casse-tête en bois avec fiston…

La Laborantine, jeudi 27 octobre 2005

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J’ai déjà parlé des rêves d’incompétence qui m’assaillent irrémédiablement les soirs précédant les rentrées en classe et comme je suis chargée de remplacer une collègue malade cette semaine, mon inconscient n’a pas trouvé mieux à faire que de me servir, encore une fois, un de ces scénarios cauchemardesques qui me font croiser les doigts et prier afin qu’ils ne se matérialisent jamais.

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La Laborantine, mardi 11 octobre 2005

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Ingrate situation que celle du précaire, à qui il revient trop souvent de s’aventurer dans les recoins les plus inhospitaliers de la tâche…

Il se peut, viens-je tout juste d’apprendre, qu’une généreuse demi-tâche d'enseignement (deux préparations sur quatre jours mettant actuellement au programme deux livres que bibi a certes déjà lus, mais jamais enseignés) me tombe dessus la semaine prochaine. Or, ce n’est par sûr… Et pour combien de temps ? Une semaine, deux, toute la session ? Nul ne le sait : ni la direction du collège, ni la coordonnatrice du département, ni même la collègue que je devrai remplacer. Tout cela, je le saurai ce soir peut-être, sinon en fin de semaine, peut-être lundi !

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La Laborantine, jeudi 6 octobre 2005

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Ça pue la rentrée. Pour une première fois depuis mes trois années au service du petit collège tout rose, je serai au chômage. Baisse de clientèle, allègue-t-on. Et avec le programme d’Arts et lettres qui bat de l’aile, ça ne risque pas de s’améliorer pour moi…

Gros vertige. J’ai envoyé une volée de cévés. J’ai même expédié un cévé à Montmorency, chez mon amie Mélou, qui pourfend du Lavallois. Repen, Sainte-Geneviève, Longueuil, Saint-Lambert : des contrées qui font rêver, il n'y a pas à dire. La panique nous fait faire des choses insoupçonnées ! Trop tard pour la rentrée de toutes façons, et, aussi bien l'avouer, je ne suis pas certaine de vouloir enseigner ailleurs. Mais j’ai l’impression d’agir, ce qui calme l’angoisse. Ma grande spécialité.

Tiens, je pourrais donner des cours privés d’angoisse, à la prochaine session. Envoyez-moi tous les fendants, les inconscients, les amateurs de Jeff Fillion et les pollueurs de ce bas monde : je vais leur flanquer une sacrée frousse ! Titre du cours : Angoisse, mauvaise estime de soi et déprime 101. Au programme : Les Fleurs du mal (il faut bien récupérer ses classiques), The Corporation et le rapport annuel d’Amnisty International. Travail de fin de session : composez un texte de 900 mots où vous montrerez que les autres valent bien mieux que vous. À l'encre, correcteur liquide interdit.

Tout ce temps libre à venir. Il va bien falloir vaincre mes peurs et me trouver un petit projet d’écriture. Nico soutient que tout le monde en a un.

Moi, je dirais plutôt n'importe qui.

La Laborantine, mardi 16 août 2005

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S’il ne faut pas juger un livre par sa couverture, comme l’affirment les anglos, je soutiens qu'il ne faut pas non plus juger un étudiant par sa copie. Des propos tout inoffensifs récemment tenus par Ginette (non fictif), correctrice de l’Épreuve uniforme de français (communément appelée l’EUF), ont réveillé en moi la vieille guerrière, toujours prête à dégainer son stylo rouge pour se porter à la défense du cancre ! Loin de moi l’idée de m’inscrire en faux contre les plaintes des correcteurs qui ont bien raison de déplorer la mauvaise qualité des copies qu’ils lisent. J’en ai simplement contre les conclusions hâtives auxquelles leurs critiques donnent parfois lieu. C’est plus fort que moi, dès qu’on cause correction de l’EUF, je tiens à prendre la défense des étudiants, probablement parce que je travaille avec les plus faibles d’entre eux dans un collège qui se classe parmi les pires des pires à l'examen ministériel.

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La Laborantine, mercredi 22 juin 2005

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- Qu'est-ce que tu en penses ?

J’aime surveiller un examen. Les séances d’examen ont ceci de spécial qu’elles donnent droit à la nonchalance. Nul besoin de revoir mes notes avant de m’y rendre, inutile de me presser pour disposer cartable, documents à distribuer et copies à remettre sur le bureau ou pour annoncer les grandes étapes du cours au tableau : du travail, Le Robert et un café suffiront.

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La Laborantine, mardi 7 juin 2005

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Plusieurs, trop –mais pas tous, loin de là- sont assis devant moi, mâchoire lâche, paupières mi-closes, prunelles vitreuses, colonne arquée. Moi, je parle. Ils m’écoutent peut-être, ennuyés, dérangés dans la rêverie morne qu’ils préféreraient entretenir, un univers imaginaire peuplé de je ne sais quels événements, de va savoir quels personnages qu’on imagine aussi amorphes qu’eux, et qui, nul doute, se trouvent à la même heure assis dans une autre classe, avec la même mollesse et un désir d’absence aussi manifeste. Étaient-ils curieux à un an ? Leurs parents se félicitaient-ils de leur progrès ? Leur enseignaient-ils le monde ? Articulaient-ils lentement les mots formant leur petit quotidien de bébé et, eux, tâchaient-ils de saisir ces sons, de les associer à des images, de les répéter dans leurs têtes toutes neuves et à peine chevelues pour ensuite arriver à les verbaliser ? Se sont-ils émerveillés la première fois qu’ils ont vu un cheval, un camion de pompier, une sauterelle ?

Qu’est-il donc arrivé pour que meure cette soif d’apprendre et qu’ils se laissent porter par un monde qu’ils ne veulent plus connaître ? La beauté peut-elle encore avoir une prise sur eux ?

La Laborantine, jeudi 21 avril 2005

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M’a-t-on infligé un mauvais sort ? Je crains de ne jamais remporter la victoire contre les photocopieurs de ce monde… Pourquoi moi ? Me fait-on payer mon impatience par un atroce manège ? Subirai-je toute ma vie les pannes d’encre, les engorgements de papier, l’engloutissement, la pulvérisation ou la noircissure de mes originaux, l’ambition démesurée des huit et demi par onze promus par je ne sais quelle machination en format onze par dix-sept, l’entêtement des rectos réclamant un verso, l’insolence des brisures dans la vitre qui, sur la blancheur éclatante du papier, impriment de minuscules mais ô combien désagréables éclats de jais ? À la seule perspective de confronter les machines maudites, j’angoisse, je pompe, j’enrage ! Et c'est sans parler des préjugés : xérophobie, sur une demande d’arrêt de travail, ne fera jamais très sérieux...

La Laborantine, mercredi 16 mars 2005

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« Alors, avez-vous commencé à rêver ? ». Par cette question que nous avait adressée en riant une collègue d’expérience lors d’un souper de Noël déplacé en janvier et qui par conséquent nous réunissait une semaine avant le début de la session, j'avais découvert que, comme moi, les professeurs les plus chevronnés étaient victimes, les nuits précédant la rentrée, de cauchemars professionnels. Par la même occasion, je découvris surtout, stupéfaite, que ces mauvaises dispositions oniriques ne me passeraient probablement qu'avec la retraite.

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La Laborantine, lundi 7 mars 2005

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Deux en deux ! Citée deux fois en deux jours à l’émission de Marie-France Bazzo. Je n’y peux rien, les discussions sur la langue m’échauffent, mes doigts se mettent à trembler ; sitôt devant l’écran, je me prends à taper furieusement. Pas moyen de ne pas m’en mêler. Surtout quand on parle de l’enseignement de la langue au Québec.

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La Laborantine, mardi 8 février 2005

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