(des idées comme ça)
Je me souviens encore de mon premier appartement, rue d’Aiguillon. À bien y repenser aujourd’hui, c’était un infâme trou à rats petit et biscornu, mais j’étais jeune et c’était mon premier véritable chez moi.
Le Laborantin, mardi 23 janvier 2007
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Je me souviens de l’armoire en coin dans laquelle étaient rangés les casseroles, chaudrons cocottes et marmites, dans la maison familiale de Giffard. J’avais six ans et je m’y tenais tout entier, gémissant et pleurant, pendant que ma mère emballait dans de grandes feuilles de papier journal (bien avant la mode des tabloïds) tout le bazar de couverts et d’ustensiles de la cuisine. Nous quittions tout, l’école que j’avais finalement apprivoisée, les quelques amitiés que j’avais pu nouer malgré ma timidité maladive, le parc en haut de la rue Saint-Georges, à deux pas de l’autoroute, où j’emmenais jouer ma petite sœur (ne cherchez pas, il n’y est plus), le dépanneur où nous achetions des sachets de cartes à coller dans notre album Goldorak, les jumelles vivant à deux ou trois maisons de chez nous, le « gazabo » des voisins, l’érable de la cour avant que nous avions baptisé Arthur en hommage à notre grand-père (ne cherchez pas, l’arbre et l’homme ne sont plus), le Woolco et le Steinberg du centre commercial (démantelé il y a un ou deux ans), les Tremblay, nos locataires d’en haut, dont les trois filles avaient dû se faire entuber les oreilles, les familles des deux côtés, établies sur l’une ou l’autre rive du fleuve, cousins, cousines, oncles, tantes, grand-père et grands-mères. Nous quittions tout pour aller nous enterrer dans un misérable village d’arrière-pays où l’on pouvait encore admirer les étoiles.
Le Laborantin, jeudi 14 décembre 2006
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Je me souviens des bouteilles de bière de mon enfance. Elles étaient trapues et évoquaient plus le flacon de remède, voire le sein nourricier, que le phallus de la bouteille contemporaine.
Le Laborantin, lundi 11 décembre 2006
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Je me souviens, nous roulions sur la Grande Allée, à Québec, et j’avais été abasourdi parce que ma mère reconnaissait les acteurs intervioués à la radio au seul son de leur voix.
Je me souviens ne pas l’avoir crue quand elle nous a appris que Grand-mère dans Passe-Partout était jouée par Fanfreluche (enfin, par Kim Yaroshevskaya).
Le bout’ de tout’, ça a été de voir André Cartier, que j’ai d’abord connu dans les reprises des Oraliens, revenir dans Passe-Partout, puis dans Pop Citrouille.
À quel âge ai-je appris (compris) que ces personnages qui occupaient mon imaginaire n’existaient pas vraiment?
Le Laborantin, mardi 19 septembre 2006
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Je me souviens du rustique bidon. Il y avait jadis, à Place Laurier, au lieu d’une aire de restauration normale sentant la graisse à patate et l’eau de Javel, une reproduction d’un village normand. On avait envie d’y jouer, de grimper aux balcons, d’entrer par les fenêtres, de grimper sur les toits pentus. Le contraste était étonnant entre ces maisonnettes faussement centenaires et les couleurs criardes des comptoirs alimentaires qui les occupaient.
Le Laborantin, mardi 12 septembre 2006
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Je me souviens d’une fin de semaine autour de l’équinoxe du printemps, à St-Charles-de-Bellechasse. Avec Lise B-L, dynamique mère au foyer en visite avec toute sa petite famille, nous avions traversé la rue principale et gagné la pelouse jouxtant le presbytère. Là, tradition familiale oblige (pas notre famille, la sienne), elle nous avait entrainés dans une ridicule ronde du printemps.
Le Laborantin, lundi 5 juin 2006
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Je me souviens de la maison des L*** dans le rang de la Hêtrière, à St-Charles, où j’allais parfois passer un après-midi ou toute une fin de semaine.
Le Laborantin, jeudi 13 avril 2006
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Je me souviens des longs couloirs du Collège de Lévis. Les couloirs de l’aile la plus récente étaient larges et lumineux, le sol était carrelé de tuiles blanches et noires sur lesquelles l’ami Patrick jouait aux échecs avec Gerbil, son souffre-douleur habituel. Çà et là, quelque segment de mur nu dévoilait ses antiques et robustes plâtres que les plus gonflés des muscles adolescents s’y coltinant ne parvenaient pas même à entamer.
Le Laborantin, jeudi 6 avril 2006
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Je me souviens de la polyvalente de Sainte-Marie de Beauce. Des centaines de tronches déferlaient au pays des jarrets nouères à l’occasion du je-ne-sais-plus-combientième tournoi provincial de Génies en Herbes. La soirée du samedi était libre et les joueurs pouvaient s’adonner à l’une ou l’autre des activités proposées par le comité organisateur. On projetait notamment un film sur une des larges colonnes de l’agora centrale de la salle des pas perdus. Je m’y suis assis quelques instants avec l’un ou l’autre de mes coéquipiers et nous avons joué à identifier le film. L’un de nous reconnut rapidement Blade Runner. En 1987, c’était déjà un classique.
Je me souviens du vacarme produit par des dizaines d’adolescents bourrés de sucre qui obnubilait complètement la bande-son. Je me souviens surtout des lignes séparant les immenses briques et qui apparaissaient en surimpression dans l’image. À chaque fois que je revois ce film, je cherche ces lignes et ne les trouve pas.
Le Laborantin, mercredi 8 mars 2006
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C’était bien avant les fusions forcées, et là réside tout le drame. J’étais petite, j’avais six ans, et, pendant la semaine de relâche, ma mère et moi nous étions évadée de notre neigeuse contrée pour profiter du soleil kétaine de Fort Lauderdale. Nous demeurions dans une chambre de motel avec kitchenette, et, dans ce même établissement où logeaient surtout des Québécois, il s’en trouvait un fort célèbre dans la vieille capitale, un certain animateur de radio moustachu et gueulard, aujourd’hui député de Portneuf. Ma mère avait profité d’un forfait qu’organisait la station de radio, mais préférait consacrer ses matinées au bronzage plutôt que de se presser avec ses compatriotes dans la salle climatisée où, si on était chanceux, on pouvait entre deux têtes observer l’animateur en action, diffusé en direct au Québec. Comme elle me laissait libre d’y aller, cependant, j’y passais mes avant-midi avec deux amies rencontrées dans l’eau chlorée de la piscine. Nous nous faufilions jusqu’aux premiers rangs et posions nos petits derrières par terre, juste devant le Roi Arthur, grand seigneur des ondes et souverain vitupérateur, que nous admirions, fascinées et fébriles, va savoir pourquoi.
La Laborantine, vendredi 27 janvier 2006
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Je souviens également du référendum de 1980. C’est de cette époque sans doute que date mon intérêt pour le fait politique et bien que la subtilité des arguties m’ait largement échappé alors, la campagne référendaire m’a donné une grande leçon de vie : on peut s’emporter, se battre et être blessé par des idées, pour des idées. Si le souvenir de mes parents abattus me revient encore aujourd’hui, l’image qui est la plus vive en ma mémoire est celle de la moustache du député de Rimouski qui était venu souper à la maison.
Le Laborantin, mercredi 18 janvier 2006
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Maintenant que je vous ai narré, chers lecteurs, comment la nature m’a d’abord faite fédéraliste, je n’ai plus de gêne et vous raconterai donc cette petite anecdote où l’on verra encore que je fus fort marquée par la propagande que le plusse beau pays du monde destinait jadis aux enfants.
Propagande ? Où ça ?
La Laborantine, mardi 17 janvier 2006
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ou Le référendum de 1980, compris par une fillette de cinq ans
Les élections prochaines m’ont-elles portée à cette réflexion ? La maternité me rapproche-t-elle toujours plus de ma propre enfance ? Toujours est-il que depuis quelque temps, j’essaie de retrouver mes premiers souvenirs politiques.
La Laborantine, mardi 17 janvier 2006
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Je me souviens de l’intégrale Beethoven en 21 coffrets de quatre 33 1/3 tours qui a occupé au moins 4500 centimètres cubes de tous les salons de mon enfance. Sur la couverture de chacun de ces coffrets, la photographie d’un buste de Beethoven avait été subtilement colorisée, en 21 couleurs pastel bien en avance sur leur époque. La colorisation créait un curieux effet de transparence, la chevelure bouclée du grand compositeur évoquait des volutes de fumée ou le mélange de deux liquides hétérogènes. On avait envie de plonger dans le boitier et de manipuler les boucles, les courbes et les masses comme s’il se fut agi de pâte à modeler plongée dans un liquide irisé. Je me souviens de ce coffret à chaque fois que je verse de la crème dans mon café, c'est-à-dire plusieurs fois par jour.
Le Laborantin, mardi 17 janvier 2006
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J’ai quelque remembrance de notre maison à Giffard. Il y avait au sous-sol partiellement fini, outre une salle de lavage, un atelier et quelques recoins obscurs, une grande pièce qui devait nous servir de salle de jeux et où mes parents tenaient les rassemblements familiaux.
Le Laborantin, dimanche 25 décembre 2005
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Voilà, c’est presque fait, mes souvenirs sont sur le point d’être vendus. Mes parents se départissent du chalet où j’ai grandi. Aujourd’hui, je pleure l’immense camp en bois rond qui a été le théâtre de longues et paisibles soirées d’été, une baraque moins croche depuis que mon père l’a redressée, avec ses planchers qui craquent, ses immenses volets derrière lesquels dorment les chauves-souris, son poêle à bois, ses deux escaliers aux marches étroites, ses grands lits en laiton qui sentent la boule-à-mite, son solarium où je me suis réfugiée, à la maîtrise, pour travailler en paix.
La Laborantine, vendredi 2 décembre 2005
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Je me souviens de notre grande maison au Lac-des-Aigles. Dans ce qui n’était d’abord qu’une cave humide, mon père nous avait aménagé des chambres à moi et à ma sœur (et sans doute d’autres pièces, mais de ça je n’ai aucun souvenir). Je me souviens du bétonnage du sol, des squelettes de murs en 2x3 dans lesquels le Nomme avait passé le filage, je me souviens de ces rondelles électriques grosses comme des trente sous arrachées à grand coup de tournevis aux boites électriques. Je me souviens surtout des araignées à grandes pattes, ces horribles faucheux, que je découvrais au réveil stationnées par paire sur les murs vert pâle de ma chambre. Terrorisé à l’idée qu’elles n’envahissent ma bouche pendant mon sommeil, je m’ensevelissais sous les couvertures, même au plus fort de la canicule estivale. Aujourd’hui encore, je ne me suis pas tout à fait débarrassé de cette peur, et j’ai besoin de sentir le poids réconfortant des couvertures pour me laisser aller en paix au sommeil.
Le Laborantin, jeudi 24 novembre 2005
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Je me souviens qu’étant petit, mes parents chantaient parfois le soir une berceuse de Passe-Partout : « La nuit court après le jour, le jour court après la nuit ». Ça vous rappelle quelque chose ? Je revois les stores fermés et la pénombre dans ma chambre, j’éprouve sous ma paume la texture et la chaleur de mon couvre-lit et, pour peu que je ferme les yeux, je sens presque le réconfort que j’éprouvais à l’écoute de cette chanson toute simple. Aujourd’hui, quand il m’arrive de coucher le laboranteau, je ne manque pas de lui chanter les bribes qui me restent de cette berceuse. Cela me donne l’impression de pouvoir rendre enfin ce qui m’a été donné jadis. Ainsi, à chaque fois, je m’imagine à la place du laboranteau, pelotonné dans son petit lit entre ses peluches et ses couvertures, dans un monde où les parents sont là pour nous dire que tout va bien.
Le Laborantin, mercredi 23 novembre 2005
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Quand j'étais petite et que, mon infirmière de mère travaillant à l’hôpital une fin de semaine sur deux, j’étais confiée aux soins du paternel, le rituel exigeait que, les soirs d'été, il me propose un « tour auto » en guise de divertissement. Je choisissais la destination ; il m’y conduisait. Val-Bélair, Valcartier, Saint-Romuald, Beauport, Saint-Augustin : étrangement, j’aimais découvrir ces banlieues qui m’étaient inconnues et qui me semblent aujourd’hui d’un bien piètre intérêt.
La Laborantine, mercredi 3 août 2005
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Assise sur le bord du bain, ma mère me tresse les cheveux. Ça tire, mais j’aime ça. J’ai choisi les barrettes et la couleur des élastiques. J’ai la responsabilité de les tendre au moment opportun. L'air est humide et tiède, la cigale chante peut-être déjà, et les promesses de jeux dans l’herbe fraîche s’immiscent entre les lattes du store horizontal. Mon ivresse est simple, totale.
- Maman, je t’aime gros…
Je cherche : qu’est-ce qui est gros et magnifique ? j’ai déjà dit la maison, le ciel et le soleil… il faut bien être originale !
- Hum… Gros… gros comme un camion de vidanges !
Ma mère s’arrête. Son ton est sec et réprobateur : « On dit pas ça ! » Elle reprend ma tresse, déçue de moi.
J’ai honte de mes paroles, sans comprendre.
La Laborantine, mardi 2 août 2005
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Même si cela fait maintenant plus de vingt ans, je me souviens très bien du jour où l'on a retrouvé, dans l’entrée de sable de notre chalet, étendu face contre terre, le cadavre d’un homme abattu de deux coups de pistolet dans le dos. Ce corps inerte, je ne l’ai pas vu. Quand ma mère et moi sommes arrivées au Lac-Beauport, la police l’avait déjà emporté. Comme dans les films, sa silhouette avait été dessinée avec de la peinture en aérosol dans le sable. J'ai cherché à apercevoir des traces de sang, mais n’ai pu satisfaire mon voyeurisme.
La Laborantine, jeudi 16 juin 2005
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Je me souviens des endroits où j’ai vécu, ce que j’appelle mes terres natales. J’éprouve une joie puérile à me promener dans les photos satellites de l’Amérique du nord, faisant glisser les images du bout des doigts et parcourant d’immenses étendues, comme si j’étais quelque géant chaussé de bottes de sept lieux, comme si j’étais un cosmonaute survolant à loisir le pays qu’il n’avait jusque-là arpenté qu’au niveau du sol.
Le Laborantin, jeudi 9 juin 2005
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Je me souviens d’un passe-temps de mon enfance. Au camping Lejeune, ma sœur et moi collectionnions les capsules de bières que l’on ramassait un peu partout sur les chemins, dans les fossés, autour des tables de piquenique, sur la plage, partout où des adultes normalement constitué s’étaient immobilisés plus de cinq minutes.
Le Laborantin, mercredi 1 juin 2005
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Je me souviens de la cour derrière la maison de mes grands-parents paternels.
Le Laborantin, jeudi 26 mai 2005
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Je me souviens du Trou de la Fée de Desbiens, au Lac-Saint-Jean. Cette grotte qui n’en était pas une avait vu le jour lorsque, sous la pression des Grands Glaciers qui recouvraient jadis l’Amérique du Nord, un pan de montagne s’était détaché et avait glissé de quelques dizaines de mètres. Ce bloc immense, mal ajusté sur son nouveau socle, avait laissé un interstice, une impureté, oh! trois fois rien à l’échelle de la montagne, mais bien assez pour que s’y réfugient des chauvesouris, des rats et même des touristes. Je ne me souviens guère du centre d’interprétation, du sentier conduisant à la pseudogrotte ni même des trois chambres principales qui la composent. Ce dont je me rappelle, cependant, ce sont les casques obligatoires dont il fallait se couvrir le chef. Le préposé au nettoyage et à la désinfection s’était-il levé en retard? Avait-il préféré conter fleurette à la guichetière plutôt que d’accomplir consciemment sa tâche? Je ne le saurai jamais. Quoi qu’il en soit, quelques jours plus tard, de charmants souvenirs dont nous nous serions bien passés avaient éclos et fouissaient à qui mieux mieux dans nos cuirs chevelus.
Le Laborantin, lundi 23 mai 2005
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Je me souviens du camping Lejeune. On faisait en famille des promenades sur le Grand Lac Squatec. Nous longions la berge et je scrutais à travers l'onde les petites dunes imprimées dans le sable; elles me faisaient penser à ces replis durs que l’on peut tâter de la langue sur notre palais. Je me souviens du grand vertige qui s’est emparé de moi lorsque le fond soudain s’effaça et me révéla une falaise sous-marine.
J’éprouve encore une grande défiance envers les lacs et les étangs dont l’obscurité peut cacher toutes les horreurs de ce monde. Récemment, j’ai ressenti un véritable malaise à la lecture de cette phrase extraite du Vieux Chagrin :
« Comme le voilier n’était qu’à une cinquantaine de mètres du rivage, je croyais bien être capable de l’atteindre en marchant, mais le fond subitement se déroba et, ayant perdu pied, je fus contraint de me mettre à nager. »
Le Laborantin, mercredi 18 mai 2005
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Je me souviens de la robinetterie de la salle de bain du 21 Paquet. Un plombier, sans doute unilingue français, avait erré au moment de l’installation et une curieuse inversion affligeait soit le bain, soit le lavabo, soit les deux (je ne me rappelle pas très bien). Au moment de faire ses ablutions, le baigneur pouvait se fier au C du robinet de gauche qui lui indiquait bien évidemment que l’appendice chromé commandait la distribution d’eau chaude. Le H sur le robinet de droite risquait toutefois de le laisser perplexe. S’agissait-il d’un F dont la patte supérieure se serait effondrée, ou d’une figure de style, le froid étant ici signifié par le grand H de l’hiver québécois?
Le Laborantin, mercredi 27 avril 2005
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Je me souviens des anciens Walkman, baladeurs, sonambules, enfin de ces joujoux portatifs qui lisaient les cassettes audionumériques. Ces machines vibraient, pesaient une tonne, dégageaient de la chaleur, produisaient un bruit du tonnerre et bouffaient une quantité phénoménale d’électricité. Pas besoin d’indicateur de charge : lorsque les piles faiblissaient, le débit de lecture ralentissait et Cindy Lauper se mettait à bopper avec la voix de Barry White.
Le Laborantin, jeudi 21 avril 2005
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C’est avec peine que j’essaie de fixer mon esprit sur un souvenir qui s’attache à demeurer fugace, d’abord parce que je n’arrive pas à décider qui, parmi mes jeunes amis, m’accompagnait dans cette incursion furtive –et fort puérile– dans le monde souterrain des grands universitaires ; mais aussi parce que l’âge que j’avais m’échappe, quoiqu’il soit vraisemblable de croire que si je n’avais pas atteint les premières années de l’adolescence, je m’en rapprochais dangereusement. Le plus drôle est certainement de penser que nos petites courses à bicyclette dans les couloirs de l’Université Laval me procuraient une telle dose d’adrénaline. Je ne doute pas que, par le biais des caméras de surveillance, les gardiens de sécurité nous voyaient pédaler à toute vitesse dans les corridors déserts de ces chaudes journées de juillet. Mais de là à croire qu’ils allaient se donner la peine d’intervenir ! Pour le peu que nous y demeurions, je les imagine sans peine les pieds sur un bureau, un café à la main, esquissant un sourire narquois ou peut-être paternel et se promettant d’intervenir si abus il y avait de notre part.
Quant aux rares utilisateurs des souterrains, ils ne se sont jamais interposés. Le plus souvent seuls, ils nous adressaient des regards stupéfaits, avant de se ranger le long des parois de béton pour libérer le chemin à notre folle équipée.
La Laborantine, mercredi 6 avril 2005
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Je garde un précieux souvenir des enquêtes que mon amie Josiane et moi menions au printemps, au moment des premières fontes de neige, quand l’asphalte reparaissait enfin, en même temps que la boue à l’orée des boisés. Nous enfourchions nos dix vitesses juniors et ratissions la paroisse au peigne fin, à dessein d'y trouver ce que nous appelions des « indices » : factures, rubans de cassettes dévidés sur le sol, sacs de plastiques, emballages de bonbons, bouts de papier manuscrits, tous les détritus imaginables trouvaient grâce à nos yeux. Nos petites mains gantées ramassaient délicatement les pièces à conviction, que le passage du temps et les intempéries avaient usées parfois gravement, au point de s’anéantir entre nos doigts. Cependant, la preuve demeurait-elle en état de servir, nous la glissions dans un sac à sandwich, lequel se trouvait ensuite classé dans les poches ventrales de nos k-way. À certains moments, nous patrouillions le quartier en duo ; à d’autres, nous parcourions des trajets différents, planifiés avant le départ afin d’éviter tout recoupement de nos fouilles.
La Laborantine, lundi 4 avril 2005
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Je me souviens du Sommet des Amériques et d’une curieuse rencontre. Ça avait bardé fort tout l’avant-midi autour de la porte Saint-Jean. Aussi, sur l’heure du dîner, après avoir engouffré en vitesse mon sandwich, j’étais allé faire un tour dehors histoire de voir où en étaient les combats.
Le Laborantin, lundi 7 mars 2005
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Je me souviens de la glace noire qui tapissait les routes dans le parc du Bic. Je m’étais arrêté à Rimouski après avoir survécu à la pire tempête de ma vie. Parti de Gaspé en début d’après-midi, cela avait dû me prendre six ou sept heures pour faire un trajet qui n’en demandait normalement que quatre. Rassuré, regaillardi, je m’étais lancé innocemment sur la route, croyant que plus rien ne pouvait m’arriver.
Le Laborantin, samedi 5 mars 2005
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Je me souviens de Christian qui écoutait, couché sur son matelas à même le sol, la piste sonore de Manhattan, sans les images. « C’est comme un radio-roman », disait-il en s’allumant une autre cigarette.
Le Laborantin, mardi 1 mars 2005
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En lisant au Laboranteau un livre sur les animaux de la ferme, je me suis rappelé quelques aventures les impliquant, lors des vacances de mon enfance passées dans le village natal de mon père.
La Laborantine, mardi 22 février 2005
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Je me souviens du miniautobus qui nous menait à l’école, à Lac-des-Aigles. Nous demeurions quelque peu en retrait du village, à un ou deux kilomètres des écoles (voir plus bas), dans un grand bungalow égaré à 65 kilomètres au sud-ouest de la plus proche banlieue digne de ce nom. Au lieu de foncer directement vers le centre-ville, l’autobus qui nous embarquait nous entraînait d’abord dans un périple d’une douzaine de kilomètres dans l’arrière-pays.
Le Laborantin, mercredi 9 février 2005
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Je me souviens du Sommet des Amériques. En librairie, on ne peut pas dire que c’était la foule. Vers 22 heures, après une soirée plutôt tranquille, Louis-André m’avait invité à aller prendre une bière chez lui, avec sa copine et je ne sais plus qui, juste de l’autre côté du périmètre de sécurité. Nous étions donc sortis vers 22 heures dans un Vieux-Québec qui avait des allures de champs de bataille.
Le Laborantin, jeudi 3 février 2005
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Je me souviens de la montagne de cartons de jus d’orange qui s’amoncelait sur le frigidaire et atteignait presque le plafond de mon premier appartement, rue d’Aiguillon, à Québec.
Le Laborantin, mercredi 2 février 2005
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C’est avec un soupçon d’effroi que je me souviens du toit de l’école Saint-Denys. Comment ai-je pu y grimper, moi qui, dans la vingtaine, ne trouverais jamais le courage de suivre mes amis dans le tunnel qui s'enfonce sous Québec ? Suis-je plus valeureuse quand vient le temps d’affronter les hauteurs ? Je ne crois pas : à dix ou onze ans, j'étais certainement plus inconsciente que courageuse.
La Laborantine, mardi 4 janvier 2005
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Je me souviens des tournois de Génies en Herbes. Au cours de ces rencontres plus ou moins mensuelles, des équipes provenant de plusieurs écoles secondaires de la région de Québec se déchiraient pour tenter de parvenir au sommet de la pyramide du classement. Il y avait aussi de grands tournois provinciaux; ceux-là s'étendaient sur toute la fin de semaine et rassemblaient des étudiants des quatre coins du Québec.
Le Laborantin, mardi 4 janvier 2005
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Je me souviens de la puissante odeur du tabac qui se répandait lorsque ma grand-mère roulait à la machine ses cigarettes de la semaine. Je me souviens des boîtes métalliques contenant le tabac et de l’épaisseur de leur couvercle, mais j’en ai oublié la couleur. Je me rappelle des tubes avec filtre qu’il fallait enfiler sur la tringle métallique et du réceptacle où le tabac devait être déposé. Je me souviens du mouvement de va-et-vient qu’il fallait accomplir pour que le tabac soit inséré dans le tube, le même que pour ces anciennes machines prenant l’empreinte des cartes de crédit. Mais de la forme de cette machine, de son volume et de sa couleur, il ne me reste rien non plus.
Le Laborantin, mercredi 22 décembre 2004
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Tout récemment, je me suis remémoré mon premier grand bonheur amoureux. Il fut parmi les plus modestes et platoniques qu’on puisse imaginer. J’avais onze ans et depuis au moins un an et demi, j’étais amoureuse d’un certain P.F. de ma classe. Il avait de grands yeux d’un bleu très pâle, et les joues perpétuellement rosées. Était-il spirituel, intelligent, comique ? Je ne m’en souviens plus. Je me rappelle toutefois qu’il n’était pas très intéressé par les filles, contrairement à plusieurs de ses copains. Ainsi, lorsqu’une « disco » était organisée à l'occasion d'un anniversaire, P.F. faisait, au moment des slows, mille et une pitreries qui rendaient impossible tout pas de danse avec lui.
La Laborantine, lundi 20 décembre 2004
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Je me rappelle Sainte-Foy, dans les années 80. Souvenir moche, peut-être ? Moins qu’on ne pourrait le croire. Certes, la banlieue est triste pour l’adulte que je suis devenue ; mais pour l’enfant que j’étais, Saint-Denys-du-Plateau, ma paroisse, représentait un gigantesque terrain de jeu où mes amis et moi circulions en toute liberté, l’été sur nos vélos, l’hiver, emmitouflés dans nos habits de neige. Peut-être présume-t-on qu’en de telles circonstances, mon imaginaire enfantin s'est meublé de paisibles journées à jouer au docteur dans des cours arrière de bungalows. C’est mal connaître l’attrait qu’exerçaient sur moi — et sur les autres enfants du quartier — les boisés urbains.
La Laborantine, vendredi 17 décembre 2004
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Je me souviens de Popaul. Comment se souvenir de Tit-Coq sans se souvenir de Popaul ? Être élémental, esprit de l’alcool, entité satellitaire tournant de toute éternité autour de ce mythique dépanneur, il est le saoulon éternel, le ramasseux de bouteilles, le dormeur dans le banc de neige. Il est l’âme de la rue Saint-Joseph. Il était déjà là quand mon père était enfant, je l’ai croisé adolescent à plus d’une reprise et je mènerai un jour mon fils à lui, comme on va au zoo ou au temple. À moins que l’âme de la rue Saint-Joseph ne s’éteigne avant, comme s’est éteinte toute cette partie de la ville depuis que le chantier n’est plus ce qu’il était.
Le Laborantin, jeudi 16 décembre 2004
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Je me souviens du Ti-Coq de Lauzon. Ce dépanneur était situé rue Saint-Joseph, à proximité de l’école Saint-Joseph, de l’église du même nom et du couvent Jésus-Marie. Il s’élevait insolemment en bas de côte Monseigneur-Bourget, comme pour en bloquer le passage. L’emplacement devait être profitable aux échanges à l’époque où l’on se déplaçait à pied ou dans des voitures tirées par des bœufs ou des chevaux. Mais à l’époque dont je me parle, la côte Monseigneur-Bourget était surtout le passage obligé de poids lourds surdimensionnés, un viaduc du CN trop peu élevé bloquant leur route naturelle un kilomètre à l’est de ce point. Au fil des ans, quelques-uns de ces pesant véhicules (prononcez : pézan) abîmèrent leur masse dans la façade du commerce à la suite de quelque avanie de leur système de freinage. La ville finit par interdire la côte aux camions. L’histoire ne dit pas quelle voie de déviation ils ont dû emprunter. Je crois qu’ils sont simplement partis pour ne plus revenir, car « dans ma p’tite ville […] la rue principale est devenue ben tranquille […] depuis qu'y ont construit le centre d'achat »
Note : écrapoutir est un verbe d’origine poitevine qui a été en usage jusqu’au 17e siècle dans la langue françoise métropolitaine.
Le Laborantin, mercredi 15 décembre 2004
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Je me souviens du ciel de Rimouski, le soir, en hiver. On y voyait nettement la traînée laiteuse de notre galaxie, découpant le ciel dans toute sa largeur. Est-ce la galaxie qui se dresse verticalement et nous qui marchons sur le plat, ou n’est-ce pas plutôt la galaxie qui se trouve à l’horizontal et nous qui nous agrippons sur le côté de la planète? L’univers a-t-il un haut et un bas? Ce ne sont pas là les pensées d’un petit garçon de 7, 8, ou 9 ans. Émerveillé par ce phénomène astronomique, je ne m’en préoccupais guère : on devait pouvoir l’observer tous les soirs dans le ciel de Lac-des-Aigles, mais je n’en garde pourtant aucun souvenir.
Plusieurs années plus tard, me souvenant de la somptuosité du ciel rimouskois, j’ai levé le nez au ciel pour retrouver la Voie Lactée. Malheureusement, à proximité de la ville, le ciel est pollué de lumière et les étoiles s’estompent, seules les plus brillantes se laissant encore apercevoir par temps clair. Il y a dix ans, on la voyait encore à Saint-Michel; aujourd’hui, il faut pousser au moins jusqu’à Saint-Vallier, et encore…
Le Laborantin, dimanche 12 décembre 2004
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Je me souviens de la brûlure cuisante des gaz lacrymogènes et du poivre de Cayenne que les brigades héliportées pulvérisaient (bien qu’elles l’aient toujours nié) sur les manifestants en déroute lors des nuits d’affrontement du Sommet des Amériques. Incapable de respirer ou d’avancer pour me mettre à l’abri, je m’étais immobilisé sur un porche à cent mètres de chez moi pour pleurer et tenter de reprendre mon souffle. Nous ne devons pas, nous ne devons jamais oublier les traitements dégradants infligés par les forces de l’ordre à des milliers de citoyens en colère.
Le Laborantin, mardi 7 décembre 2004
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Je me souviens de Marco R***. Il vivait à Lac-des-Aigles, dans une maison située à l'ouest de l'église et donnant sur le lac. Il était petit, avait les cheveux frisés, le teint hâlé et les mains sèches comme du papier sablé. Je détestais devoir lui serrer les mains. Mais pourquoi devais-je lui toucher les mains?
Le Laborantin, mardi 7 décembre 2004
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Je me souviens de la poivrière de Lac-des-Aigles. Bijou architectural de l’industrie forestière, ces poivrières géantes étaient en réalité des fourneaux servant à brûler les rebuts de sciage. La scierie, aussi appelée « le moulin » ainsi qu'une bonne moitié du village étaient la propriété de M. Bois, qui exerçait également la profession de maire de la place.
Le Laborantin, mardi 7 décembre 2004
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Je me souviens des hivers dans le Bas-du-Fleuve. De ces immenses montagnes d’un blanc immaculée, de ces tempêtes qui noyaient le ciel, de ces champs recouverts à perte de vue d’un mètre de neige (et non pas d’un mince tissu comme on le voit tout au long de l’autoroute 20); et quand, au printemps, une journée ensoleillée faisait fondre la couche superficielle, ces champs se glaçaient et, moi à 8 ans, ma sœur à 7, nous jouions à faire quelques pas sur cette croûte, avant de nous enfoncer jusqu’aux hanches. Nous rentrions les joues et les oreilles rouges, les bottes pleines de neige et les mains écorchées, heureux.
Le Laborantin, lundi 6 décembre 2004
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