La falle basse

6 janvier 2005

Dans un récent billet, j’ai utilisé cette savoureuse expression pour décrire un sentiment dépressif. Bien que j’essaie en général de maintenir un style assez soutenu, j’aime à l’occasion utiliser l’un ou l’autre de ces charmants régionalismes. Cela me permet tantôt de créer un effet comique, tantôt d’exprimer un « sentiment régional », tantôt de beurrer ma culture ou tout simplement de publiciser une expression que j’aime et qui menace de sombrer dans l’oubli.

Ce n’est pas tout d’utiliser des mots et des expressions sortis tout droit de l’étui à violon de mononc’ Josaphat, encore faut-il savoir ce qu’ils signifient. Si avoir la falle basse signifie sans équivoque pour le locuteur natif que je suis être déprimé, je dois avouer ma complète ignorance en ce qui concerne cette mystérieuse falle. S’agit-il d’un horrible anglicisme, de la déformation d’un bon vieux mot françois ou d’une création purement originale? Tel Œdipe à la recherche du meurtrier de son père, mon enquête m’a causé plusieurs surprises (bien que moins déplaisantes que celles de l’infortuné roi de Thèbes)

Première surprise : l’expression falle basse semble peu connue. Le collègue Benoît par exemple m’affirme ne l’avoir jamais entendue. On trouve peu d’occurrences sur le ouèbe. Les résultats combinés des recherches sur fale basse et sur falle basse n’ont guère produit plus de 41 résultats, avec une très légère prédominance pour l’orthographe doublant le L (24 à 19).

Deuxième surprise : avant de signifier être déprimé, avoir la falle basse signifie avoir très faim. Cela vient de la signification première du mot falle qui désignait jadis le jabot des oiseaux. Ceux qui connaissent la signification de ce mot sont certainement fort peu nombreux aujourd’hui, moins nombreux que ceux qui connaissent l’expression.

Troisième surprise : le curieux cheminement de ce mot. D’origine normande, le mot Falr désigne d’abord le « trou dans lequel on emmanche la pointe d’une lance » (voir plus bas mes références). Par une extension facile à imaginer, le mot en vint à signifier tube, mais également estomac, jabot des oiseaux et poitrine (avec un petit détour salace vers la poitrine féminine, comme dans l’expression avoir la falle à l’air).

Quatrième surprise : la postérité antillaise du mot falle. En créole martiniquais, ce mot désigne soit la gorge soit le gosier des oiseaux. Ainsi il n’y a pas qu’au Québec que survivent des provincialismes et des expressions du 17e siècle.

Projet langue québécoise
de Guy Pruneau

Fale : n. f. – Poitrine. – Avoir la fale basse – Avoir très faim. – Avoir la fale basse – Être déprimé, découragé, démoralisé.

Hostie.net – Glossaire québécois
De Philip A. Butt

Ce site assez curieux propose un glossaire assez complet d’expressions québécoises et « la seule liste complète sur Internet des sacres québécois » gardée par « deux vieilles baquaisses » (on y trouve notamment deux merveilleux sacres que je n’avais jamais entendus : Sacrement des fesses et Saint ciboère à deux étages). Ce site est curieux parce qu’il a été mis sur pied par un américain originaire du Massachussets qui a séjourné un an à Montréal-Nord dans les années 1970 et qui n’est jamais revenu au Québec depuis; il y a quelque chose de louche là-dessous. Les photos intitulées « Moé pi mes steaks » et « Un ‘tsi bec » valent le détour.

Falle basse, avoir la falle basse : avoir faim (to be famished, hungry), être déprimé, triste (to be sad)

Fédération suisse de Scrabble – québécismes
On propose ici une liste de québécismes admis par les autorités officielles du Scrabble. Remarquez que la définition proposée fait référence seulement à la faim et non à l’ennui.

Falle (n.f.). Avoir la falle basse : avoir grand faim

Le Glossaire acadien
De Pascal Poirier

L’université de Moncton a mis en ligne une version électronique complète de ce fascinant ouvrage de référence. Malheureusement, le site n’est plus disponible. Par contre, en faisant une recherche sur Google avec les clefs « falle basse » et Poirier, on peut encore accéder à un fichier en cache. Dépêchez-vous, il disparaîtra sans doute bientôt. Remarquez l’étymologie proposée. Je ne saurais me prononcer quant au rôle de l’islandais hals, mais affalé n’a rien à faire ici : ce dernier mot vient plutôt du néerlandais afhalen (comme dans le français haler).

Falle. Jabot des oiseaux: Ce pigeon à la falle blanche. Les poules ont la falle pleine, veut dire: ont assez mangé, sont gorgées de nourriture. Par extension, poitrine de la femme. Avoir la falle à l’air, c’est avoir la poitrine découverte, être décolleté. Au figuré, avoir la falle basse, c’est être découragé, abattu, avoir grand faim. Une falle de chemise, c’est le jabot d’une chemise: une falle de chemise bien empesée. En Normandie, fallue est un gâteau qui remplit la falle. «Mais ayant un peu sommeillé / Et de vin ma falle mouillé». (Chanson normande); «S’il désiroit oindre sa falle / De bon vin autant que moi.» (BASSELIN, Vaudevires). On rencontre souvent le mot falle dans les Vaudevires de Le Houx. Paraît venir de l’islandais hals. (voir affalé).

POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d’Acadie; Moncton, Centre d’études acadiennes, 1993, 500 p.

Mots de vieux norrois dans la langue normande
Par Arnaud Le Fèvre

Falle : jabot d’un volatile, poitrail, estomac. Vieux Norois : falr (trou dans lequel on emmanche la pointe d’une lance)

Dictionnaire du créole martiniquais
De Raphaël Confiant

Fal : gorge ; gosier. Selon E. et A. D. (Dictionnaire du patois normand) : « falle » : gorge, probablement du vieil allemand ou de l’islandais « hals » dont le « s » disparaît dans les flexions. Kon manjé chat dan an fal poul. (G. Gratiant, F.K.Z.) : comme de la nourriture de chat dans le gosier d’une poule. Exp. fal déwò : avoir la chemise déboutonnée, être dépenaillé

Le dictionnaire est publié par les Presses universitaires créoles (GEREC-F). La version disponible en ligne est en format PDF.

Dans le forum de discussion associé au dictionnaire, une section propose « quelques remarques au sujet du vocabulaire créole d’origine normande ». Il y est dit notamment que le mot FALE « gorge, poitrine, estomac » (créole FAL) est connu dans l’ensemble de la Basse-Normandie et proviendrait du vieux-norrois (= scandinave) FALR « tube ».

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