Tout ce que j’aurais aimé qu’ils aiment

26 octobre 2008

23 h 00, je dois me lever à 6 h 00, mais me voilà toute bouleversée par un roman, la tête hantée par une ribambelles de petites pensées horribles, toutes attachées les unes aux autres, taillées dans du papier d’angoisse recyclé, et je ne peux me résigner à éteindre la lampe. À côté de moi, B* dort déjà, la lumière ne le dérange pas, et moi qui pleure à cause de ce fichu roman qui est devenu tragique sans crier gare. Dans le maison, tout le monde a sombré dans le plus profond sommeil, sauf moi. Les mots de Siri Hustvedt me donnent envie de les réveiller pour les assurer de mon amour inconditionnel : on ne sait jamais quelle tragédie pourrait s’abattre sur la maison pendant la nuit…

Et dire qu’avant de monter me coucher, j’étais dans de bonnes dispositions : prête à lire quelques pages sous la pesante catalogne, dans la radiation du corps de B* qui créerait une antithèse réconfortante avec la pluie froide qui bat la fenêtre de la chambre.

Un roman qui n’a l’air de rien, et 171 pages plus tard, vlan ! Le drame subit, l’angoisse, je chiale.

Très forte, la blonde de l’autre.

Au même moment, j’imagine mes étudiants planchant sur le plan qu’ils ont à produire en vue de l’analyse de demain matin. Un sujet critique pas particulièrement moderne et Molière disséqué comme une bête de laboratoire fraîchement sortie du frigo. Fait chier la prof avec ses questions compliquées. Rien à foutre des procédés comiques. Comiques mon cul. Je comprends pas en quoi c’est sa-ti-ri-que. Et ça, c’est une antithèse ou un oxymore ?

- C’est un paradoxe.

Je n’enseigne pas la littérature.

Génération trois x

24 octobre 2008

Comme plusieurs gens de mon âge, c’est toute jeune que j’ai commencé à admirer Madonna. On s’offusque de voir les fillettes d’aujourd’hui se trémousser devant des vidéoclips de Cristina Aguilera, mais, à dix ans, c’est-à-dire il y a vingt-trois ans de cela, je me tortillais en fredonnant Like a Virgin (je croyais d’ailleurs que les paroles étaient «La Kevedgin») ce qui, en terme de sexualité précoce, n’était guère mieux.

(Il y même eu pire, deux ans plus tard. Ma pauvre mère !)

Ces temps-ci, je me plais, par masochisme peut-être, à mesurer l’écart entre mes étudiants et moi, et Madonna est un bon instrument de mesure.

(J’aime aussi relever les similitudes, question de tenir tête aux experts pédagogo de la génération Y, qui trouvent bien pratique « de mettre les gens dans des cases », comme le chante l’autre, mais ce sera pour un autre billet).

Quand j’avais dix ans, Madonna avait l’âge d’une cégepienne. Elle montrait son nombril, portait des crucifix et chantait des cochonneries. Elle était « game »,inconsciente de son charme et de sa jeunesse comme on l’est à son âge.

Quand moi j’étais au cégep, Madonna avait l’âge que j’ai maintenant ou à peu près. J’étais allée la voir au Stade Olympique, minuscule bout de chair dont la voix fausse me parvenait en retard et en écho. Elle avait posé entièrement nue dans son fameux livre Sex, que S***, mon chum de l’époque, s’était procuré, bien scellé dans une enveloppe métallisée qui rappelait celle d’un préservatif, et qu’il gardait, pliée dans le livre, avec l’espoir de revendre un jour le tout à prix d’or. C’était un livre érotique, plus que pornographique, mais j’en garde un souvenir rassérénant. Oui, je sais, c’est un bizarre d’adjectif pour qualifier un « livre de cul », mais Sex, avec sa grosse couverture de métal me rassure bel et bien, provenant d’une époque où les femmes étaient encore plutôt naturelles, les seins 100 % graisse –même si je présume que le collagène et le silicone dominaient déjà dans la porno— et la sexualité, une affaire de rapports humains (plutôt que de frottements d’organes). D’ailleurs, dans Sex, Madonna s’amusait avec des femmes, des noirs, un vieux, un jeune, des mecs en cuir… Je ne sais pas pourquoi, je n’arrive pas à trouver ça vulgaire. Peut-être parce que je suis un pur produit de la génération Madonna (un point pour les pédagogos-étiqueteurs). Ou peut-être parce qu’Internet nous a endurcis (la couenne… ou autre…).

Alors qu’on est à l’heure du coming out Madonna (tout le monde l’adoooore, depuis quelques années, y compris la chroniqueuse chiante de C’est bien meilleur le matin), alors qu’on a longtemps gardé pour soi son admiration dans les milieux plus intellectuels, moi, je suis de plus en plus indifférente. Bon, comme tout le monde, je connais le hit de l’heure, il est un mal nécessaire de mes cours de work-out, mais dans un an, je le trouverai minable, comme les Hung up ou American Life des dernières années. Pas de parti pris particulier pour la Madonne, donc.

Hier en classe, pendant la pause, deux cégépiennes s’entretiennent du sujet du jour, le passage en ville de la superstar. L’une aime, l’autre pas :
– Moi, ça me dégoûte de la voir. As-tu vu les photos au Centre Bell ?
– Non ?
– C’est presque indécent : j’ai pas envie, moi, de voir ma grand-mère danser en bobettes sur un stage !

Depuis, je réfléchis à ce qu’il peut bien y avoir d’indécent à ce que cette femme expose un corps modelé et sain. Trop de muscles ? pas assez de silicone ? pas assez pornographiable ?

Mamie Madonna ? Tatie Mo K ? Gulp.

Dis-moi, Diego, ce que l’infante a fait de ses blanches mains (et, si possible, ce qu’en a pensé Petrowski).

7 août 2008

Un des problèmes que je rencontre, ces temps-ci, et qui m’empêche d’écrire, c’est cette impression de ne plus avoir d’opinions arrêtées sur des sujets le moindrement complexes. Chacun exigerait, me semble-t-il, des années d’étude et de méditation. Fait sidérant : la vitesse avec laquelle tout un chacun, et surtout les « les journaleux idiots » -nos pseudophilosophes d’aujourd’hui- se forment une opinion. Je serais admirative si je n’avais pas la nausée.

J’entretiens bien quelques idées sur la vérité, ou plutôt des valeurs, mais sur quoi reposent-elles ? Ma conception du bien et du mal est tout ce qu’il y a de plus classique et j’y tiens, par une espèce de morale naturelle (Jean-Jacques, sors de ce corps). Dois-je éprouver cette base ? If it ain’t broke, don’t fix it, disent les paresseux.

Pourquoi ai-je cherché si longtemps à convaincre les autres ? Pourquoi supporter que mes idées aillent se heurter à celles des autres et reviennent, penaudes, plus seules que jamais, et peut-être entachées par la hargne ou le sarcasme ? Et à quoi bon les énoncer avec des gens qui sont d’emblée en accord avec moi ?

Manque d’indignation, cynisme, lâcheté ? En apparence, je suppose. Je dirais plutôt que devant un fait à analyser, je recule sans cesse, comme devant un tableau que je voudrais tout embrasser du regard, puis, c’est toute la série que je veux voir, puis sa place dans le musée et dans le pays et dans l’histoire de l’Occident… et… et… et… Chaque événement me paraît à la fois aussi naturel, crucial et fascinant qu’une main d’enfant sur un tableau de Vélasquez. Et aussi peu prévisible.

Mon visage reflété dans un miroir cassé

17 juin 2008

Cela fait des mois que ce silence dure. Tout sujet que j’oserais aborder ici paraît trop impudique ou trivial. Non que je craigne une grande diffusion de mes propos -ce blogue est moribond et mon lectorat, microscopique. Je redécouvre cependant, au détriment de La Mosaïque, le plaisir et la richesse de la conversation privée.

Ici, tout n’est que vanité, comme dirait l’autre.

Si ce blogue reste ouvert, c’est certainement par coquetterie.

Première lettre à celle dont j’ai rouvert le journal

14 janvier 2008

Chère petite Mo K d’il y a huit ans environ,

Par où commencer ? Je te lis, et je n’ai qu’un mot en bouche :
« Attaboy ! ».

De toute évidence, tu avais décidé que ton séjour constituerait un tournant dans ta vie. Ce qui frappe d’emblée, dans ce journal –mises à part la mièvrerie de tes propos et ton immaturité !–, c’est la recherche du déséquilibre alors que tu te trouves déjà en pleine chute. Arrivée début octobre, tu écris en décembre : « Ici, j’ai réappris à me faire confiance. J’ai besoin de me sentir vivre jusqu’au bout des doigts. J’ai besoin de me battre. J’ai l’esprit libre. Je suis tout à fait disposée à perdre le contrôle ».

(Tu veux te battre ? Je ne te reconnais pas dans ce verbe viril, mais tu es là pour devenir quelqu’un d’autre, n’est-ce pas ? En passant, je ne veux pas jouer à la psycholinguiste à deux cents, mais j’ai remarqué que tu accordais parfois à la troisième personne des verbes employés avec « je »).

Tu accumules les expériences et les désirs les plus contradictoires. Tu rédiges quelque projet embryonnaire de doctorat et l’expédies avec ta demande d’admission à l’Université de Montréal. Cela devait parler de Rousseau, mais je ne m’en souviens plus. Souvent, tu regrettes la facilité des cours de premier cycle auxquels tu assistes. Tu trouves même humiliant d’être tenue d’y assister, ô toi qui avais composé un mémoire de maîtrise pas trop mauvais ; tu craignais même quelque dommage irréparable à ton intellect : « Il faut avouer que le niveau est un peu inférieur à ce à quoi je m’attendais. Je m’étais habituée, je crois, à lire des Bourdieuseries». Tu parles ! Un mois plus tard, tu as l’ambition intellectuelle de mes étudiants de mise à niveau : « Cette semaine, j’ai replongé dans mon adolescence. Je suis sortie jusqu’au matin, j’ai dansé, j’ai bu, j’ai fumé du hasch, j’ai même flirté un peu (mais à peine !). J’ai fait la connaissance de Stan, un Français qui étudie en bibliothéconomie et avec qui j’ai parlé jusqu’à cinq heures du matin de tout et de rien. Il me trouve intéressante pour ce que je suis vraiment. Cette semaine, j’ai enfin pu être moi-même ». Ha ! ha ! ha ! Ainsi, cette semaine-là, tu étais toi-même en replongeant dans ton adolescence ? Puis-je te rappeler que ta principale activité, avec Stan, était de fumer du hasch à n’en plus savoir ton nom ? Toutes les entrées à son sujet le confirment : « Jeudi soir, encore la noce avec Stan, au Makaba ! Le hasch marocain est vraiment trop fort pour moi ! Encore été malade. » Ah oui, vraiment, fillette, ce type devait te comprendre jusqu’à la moelle quand tu disais : « Putain ! j’suis bourée ! » ou « J’suis complètement défoncée ». D’ailleurs, n’avais-tu pas pris l’accent français à force de te tenir avec des Hexagonaux ? Tellement toi-même !

Est-ce vraiment accidentel, cet accent français qui te vaudra de te faire accuser de traîtrise nationale par une Montréalaise croisée à Casablanca ? Car il est plus que flagrant, ce désir de rompre avec tes origines et les gens que tu as laissés derrière : « M’éloigner le plus possible du Québec. Me détacher, couper court à la communication. Être vraiment libre. Ne plus vivre du tout là-bas. Pour être tout à fait ici ». Tu le voudrais, mais tu en es incapable. Tu essaies (en vain) de faire aimer Desjardins à tes amis français et tu lis Ducharme. En fait, tu emploies le plus clair de ton temps à t’ennuyer des tiens (cela transpire de partout dans ton journal), mais tu ne l’avoues presque jamais, parce que tu as honte de ne pas savoir te passer des autres.

Tu entretiens une correspondance frénétique avec tes meilleurs amis, au point où tu sens toujours un manque auprès des gens que tu fréquentes à Grenade, tellement fades en comparaison avec ces êtres exceptionnels qui t’attendent outremer et dont tu parles sans cesse. À bien y penser, tes meilleurs copains en Espagne étaient des gens plutôt bien. Mais ces nouveaux amis-là étaient en chair et en os, imparfaits devant toi, alors que les autres ne te donnaient accès dans leurs lettres qu’à ce qu’ils voulaient bien te montrer. L’Espagne rêvée devenait de plus en plus réelle, devant toi, et tu t’imaginais le Québec comme une fiction que tu pouvais réécrire à ton goût, opérant par lettres le plus
« grand ménage » de ta vie, toi qui détestes plus que tout cette activité.

Comme tu ne te vois que dans le regard des autres, tu ne sais plus qui a raison, quelle image de toi est la bonne. Celle des gens qui te fréquentent, en Espagne, ou celle de tes amis, là-bas, à qui tu racontes tout ce que tu vois, et à qui tu confies des choses trop intimes (et probablement contradictoires) ? « En t-shirt, au mois de décembre, avec l’odeur des feuilles mortes. Les saisons n’existent pas ici.
(Tu es à Cordoue. Juste avant d’écrire ces mots, tu as collé une feuille de platane dorée dans ton carnet, preuve irréfutable que l’automne se décline aussi en version andalouse. Tu te mens tout le temps, tout le temps)
Mais qu’est-ce qui existe ici ? L’image qu’on a de moi n’est pas juste. Pas plus ici que là-bas. Pour le moment, je n’existe que dans le petit cinéma mental qui m’accompagne quotidiennement. Je ne vis que dans le parallèle et le virtuel». Et de cela, tu t’en veux : dans une fête, devant un paysage, assise dans un cours, tu as parfois hâte d’être au café Internet pour livrer tes impressions à l’un ou l’autre de tes correspondants assidus.

En fait, tu vis tellement dans le virtuel, que tu en veux à l’Espagne de n’être pas assez espagnole (c’est fort, ça !) et tu cites trois fois plutôt qu’une les premiers vers d’un poème qu’on t’a dit être de Quevedo, A Roma sepultada en sus ruinas, mais qui est une traduction d’un poème de du Bellay : « Buscas en Roma a Roma, ¡oh, peregrino!,/ Y en Roma misma a Roma no la hallas » ; « Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome / Et rien de Rome en Rome n’aperçois». Ces deux vers seront un leitmotiv. Car non seulement tu te demandes de plus en plus qui tu es, toi qui t’es remise à l’Espagne pour qu’elle te façonne, mais l’Espagne est une imposture, comme tu le constates sans arrêt : « Je ne me sens pas en Espagne. L’Espagne est partie. » ou « Je n’arrive pas à dormir. Je ne peux plus supporter Grenade. Je n’ai pas l’impression d’être en Espagne, ici, et ça m’agresse »

C’est la veille de la Saint-Jean, à Barcelone (que bien sûr tu n’aimes pas, parce qu’elle n’est pas assez espagnole : « On pourrait presque être en France », écris-tu, avec une mauvaise foi évidente quand on sait que tu arrives de Paris). Tu penses au Québec qui t’attend comme à une « remise à (t)oi-même », et comme si tu n’avais jamais été qu’un peu ivre durant tout ce voyage.

Je l’ai rouvert, ce journal

11 janvier 2008

Un jour, j’ai oublié qui j’étais, presque complètement. Si on m’avait enjoint de décliner mon identité, j’aurais sûrement pu répondre : je m’appelle Mo K, j’ai 25 ans, je viens de Québec, je suis étudiante. Mais pas beaucoup plus. Un dimanche de printemps, je me suis retrouvée dans un supermarché, panier vide en main, et je n’ai pas été capable d’acheter quoi que ce soit. Je ne savais pas ce que j’aimais manger, si j’aimais seulement manger, si j’avais vraiment besoin de manger, étant donné que cela aiderait mon corps à fonctionner et donc mon cerveau. La faim le faisait taire. J’ai donc préféré retourner chez moi mains, ventre et cerveau vides, j’ai écrit dans mon journal, puis, je me suis couchée, faible et épuisée. J’ai attendu le lendemain matin pour manger un bol de céréales (sans lait) et reprendre les apparences d’une vie normale.

J’ai un jour connu, brièvement, l’aliénation. J’ai été une étrangère à moi-même. Pas longtemps, quelques jours, mais assez pour avoir peur. C’était après quelques mois passés dans un autre pays, un pays que j’aime passionnément, que j’avais hâte de visiter et où j’ai hâte de retourner. Depuis, plusieurs personnes autour de moi ont aussi fait des séjours à l’étranger, plus ou moins longs, plus ou moins marquants. La vie a poursuivi son cours : j’ai un amoureux, une carrière que j’aime, deux enfants que j’adore. Pourtant, le souvenir de ce séjour à l’étranger m’habite encore, car j’y ai fait l’expérience unique et déconcertante de la perte d’identité.

La commission Bouchard-Taylor aurait certainement été moins pénible à suivre si chaque bozo qui s’y est exprimé avait fait une telle expérience.

Pourquoi parler de cela maintenant ? Peut-être parce que je n’ai jamais eu les deux pieds aussi solidement ancrés dans le réel que maintenant ; et parce que, ces temps-ci, je suis relativement saine d’esprit, ce qui ne m’est pas arrivé souvent.

Il y a aussi ce blogue, découvert récemment, qui m’a rappelé la tourmente de mon propre séjour dans l’ailleurs. J’aimerais que l’auteure sache que mon intention n’est pas d’entrer en compétition avec ce qu’elle écrit –magnifiquement, je le lui ai déjà dit-, mais d’explorer mes propres failles.

Il faut surtout dire que je dévore ces jours-ci de grands morceaux de l’œuvre de Nancy Huston, surtout ses essais. Il se trouve qu’elle écrit sur l’exil. Je viens de lire sa correspondance avec Leïla Sebbar : Lettres parisiennes. Autopsie de l’exil, et aussi son Journal de la création, où elle ne traite pas de ce thème, mais où elle fait l’exercice intéressant et périlleux de replonger dans les passages troubles d’un journal intime. Et, pour la première fois, j’ai eu envie d’ouvrir moi aussi le journal compromettant que contenait ma table de nuit, alors que, depuis quelque temps, je projetais de le brûler : j’avais frisé la folie, pourquoi conserver par écrit la preuve de cet épisode honteux?

À ma grande surprise, j’ai trouvé la lecture de ce journal instructive. Mieux, je n’en ai pas honte, ce qui me surprend au plus haut point. Je serais gênée, certes, que quelqu’un le lise, parce que j’y expose des pensées très intimes, mais je n’ai pas honte de les avoir entretenues et écrites.

J’ai donc rouvert le journal que je tenais en Espagne, et qui m’a permis de tenir le coup durant cette année où j’ai eu l’impression de me dépouiller complètement de moi-même.

J’ai cultivé et colporté l’idée que ce séjour m’avait transformée du tout au tout, mais ce n’est pas vrai. Je repense à l’étudiante de maîtrise que j’étais l’année précédant mon départ, passionnée par mon mémoire, la littérature et les idées, amoureuse de la vie et de la fête, vivant avec le besoin d’éprouver le sentiment essentiel de l’amitié autour d’un verre (ou de plusieurs), et je ne vois pas une étrangère. C’est bien moi. Mais il faut dire que dans ce portrait que je viens de dresser, j’ai élagué le reste : les questionnements quant à ma vie amoureuse, l’ambition du doctorat (oh ! le bon débarras !), les compromis avec moi-même pour être acceptée des autres, l’impression de n’avoir aucun avenir, aucune valeur, aucun intérêt pour quiconque. Pourquoi voulais-je à ce point partir ?

Pour m’étourdir. Et il m’a bien étourdi, le soleil espagnol, avec sa lumière crue.

J’ai donc envie d’explorer des bribes de ce journal, ici, mais dans les limites de la pudeur (ou de ce que moi, je considère comme pudique). De ma vie amoureuse, je ne dirai pas grand chose, hormis qu’elle a été tumultueuse, pleine de rebondissements (certains plus agréables que d’autres) et surtout, qu’elle a contribué grandement à mon déséquilibre. Là-bas, j’ai travaillé très fort à comprendre les rouages de l’amour, pensant que je pourrais ainsi désamorcer les petites bombes que je semais sur mon propre parcours. Aujourd’hui, je sais que j’étais la principale source de ce déséquilibre, et que l’amour, qui m’occupait tellement, n’était qu’un exutoire à mon mal-être. Les détails, croustillants peut-être -–comme de vieilles chips qui ont pris l’humidité–, je les préserverai des regards indiscrets : ils n’ont plus aucun intérêt.

L’image de la bombe, évoquée plus haut, je l’ai employée souvent dans mon journal. Il faut dire qu’en 1999 l’ETA venait de mettre fin à une trève de quelques années, et que les cagoules à béret défrayaient la manchette avec leurs déclarations hostiles à la télé et leurs coches-bombas (voitures piégées), qui, n’eût été la vigilance des services secrets espagnols, m’auraient pété au visage le 31 au soir à Madrid. La bombe, à un niveau personnel, c’était moi ; sur le point d’exploser et d’emporter du même coup tout ce qui comptait. Je l’écrivais, et j’en avais honte :

« Je suis assise sur la bombe que j’ai posée. Je joue avec les allumettes. Je les passe d’une main à l’autre. Les frotte parfois très lentement sur le rebord de la boîte pour voir ce qui va se passer. Ça va me péter en plein visage. Tout volera en miettes.

Je dois désamorcer tranquillement la bombe. Puis, cacher chaque morceau pour qu’on ne les retrouve jamais et qu’on ne me soupçonne pas. Ça ne vaut pas la peine de risquer sa peau pour quelques étincelles. »

Aujourd’hui, j’ai envie de déterrer quelques morceaux d’exil, pour les contempler avec vous, lecteurs… si vous êtes encore là. Vous aurez même le droit de rire de moi (mais avec moi !), si vous le voulez.

Pourvoir

7 janvier 2008

Dans une poignée d’années, quand le plus vieux de mes deux fils –petit anxieux– sera plongé dans les ténèbres de l’âge adulte, j’espère que le souvenir de nous –sa mère, son père et son frère– saura l’apaiser comme la lampe de poche rouge qu’il cache la nuit sous sa douillette et qu’il allume pour pourfendre d’un jet de lumière la trop épaisse noirceur qui l’enveloppe.

Scène au temple

18 décembre 2007

Par un soir parfumé d’été, une femme met la main de son amant sur son ventre saillant. Belle, tendre et langoureuse, elle lui glisse à l’oreille les mots de Baudelaire : «Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir».

Au même moment, le cul sur le parvis, Charles (ainsi que l’a nommé sa mère) reçoit par le tête un encensoir.

Pathocéans (2)

10 décembre 2007

à la mer le génie !
son tapis d’eaux mortes a dessalé

résolument, ton onde amère tout

Pathocéans (1)

4 décembre 2007

délayée dans la houle
de la farine de décembre

j’ai le haut large, bouillonnes-tu