Un jour, j’ai oublié qui j’étais, presque complètement. Si on m’avait enjoint de décliner mon identité, j’aurais sûrement pu répondre : je m’appelle Mo K, j’ai 25 ans, je viens de Québec, je suis étudiante. Mais pas beaucoup plus. Un dimanche de printemps, je me suis retrouvée dans un supermarché, panier vide en main, et je n’ai pas été capable d’acheter quoi que ce soit. Je ne savais pas ce que j’aimais manger, si j’aimais seulement manger, si j’avais vraiment besoin de manger, étant donné que cela aiderait mon corps à fonctionner et donc mon cerveau. La faim le faisait taire. J’ai donc préféré retourner chez moi mains, ventre et cerveau vides, j’ai écrit dans mon journal, puis, je me suis couchée, faible et épuisée. J’ai attendu le lendemain matin pour manger un bol de céréales (sans lait) et reprendre les apparences d’une vie normale.
J’ai un jour connu, brièvement, l’aliénation. J’ai été une étrangère à moi-même. Pas longtemps, quelques jours, mais assez pour avoir peur. C’était après quelques mois passés dans un autre pays, un pays que j’aime passionnément, que j’avais hâte de visiter et où j’ai hâte de retourner. Depuis, plusieurs personnes autour de moi ont aussi fait des séjours à l’étranger, plus ou moins longs, plus ou moins marquants. La vie a poursuivi son cours : j’ai un amoureux, une carrière que j’aime, deux enfants que j’adore. Pourtant, le souvenir de ce séjour à l’étranger m’habite encore, car j’y ai fait l’expérience unique et déconcertante de la perte d’identité.
La commission Bouchard-Taylor aurait certainement été moins pénible à suivre si chaque bozo qui s’y est exprimé avait fait une telle expérience.
Pourquoi parler de cela maintenant ? Peut-être parce que je n’ai jamais eu les deux pieds aussi solidement ancrés dans le réel que maintenant ; et parce que, ces temps-ci, je suis relativement saine d’esprit, ce qui ne m’est pas arrivé souvent.
Il y a aussi ce blogue, découvert récemment, qui m’a rappelé la tourmente de mon propre séjour dans l’ailleurs. J’aimerais que l’auteure sache que mon intention n’est pas d’entrer en compétition avec ce qu’elle écrit –magnifiquement, je le lui ai déjà dit-, mais d’explorer mes propres failles.
Il faut surtout dire que je dévore ces jours-ci de grands morceaux de l’œuvre de Nancy Huston, surtout ses essais. Il se trouve qu’elle écrit sur l’exil. Je viens de lire sa correspondance avec Leïla Sebbar : Lettres parisiennes. Autopsie de l’exil, et aussi son Journal de la création, où elle ne traite pas de ce thème, mais où elle fait l’exercice intéressant et périlleux de replonger dans les passages troubles d’un journal intime. Et, pour la première fois, j’ai eu envie d’ouvrir moi aussi le journal compromettant que contenait ma table de nuit, alors que, depuis quelque temps, je projetais de le brûler : j’avais frisé la folie, pourquoi conserver par écrit la preuve de cet épisode honteux?
À ma grande surprise, j’ai trouvé la lecture de ce journal instructive. Mieux, je n’en ai pas honte, ce qui me surprend au plus haut point. Je serais gênée, certes, que quelqu’un le lise, parce que j’y expose des pensées très intimes, mais je n’ai pas honte de les avoir entretenues et écrites.
J’ai donc rouvert le journal que je tenais en Espagne, et qui m’a permis de tenir le coup durant cette année où j’ai eu l’impression de me dépouiller complètement de moi-même.
J’ai cultivé et colporté l’idée que ce séjour m’avait transformée du tout au tout, mais ce n’est pas vrai. Je repense à l’étudiante de maîtrise que j’étais l’année précédant mon départ, passionnée par mon mémoire, la littérature et les idées, amoureuse de la vie et de la fête, vivant avec le besoin d’éprouver le sentiment essentiel de l’amitié autour d’un verre (ou de plusieurs), et je ne vois pas une étrangère. C’est bien moi. Mais il faut dire que dans ce portrait que je viens de dresser, j’ai élagué le reste : les questionnements quant à ma vie amoureuse, l’ambition du doctorat (oh ! le bon débarras !), les compromis avec moi-même pour être acceptée des autres, l’impression de n’avoir aucun avenir, aucune valeur, aucun intérêt pour quiconque. Pourquoi voulais-je à ce point partir ?
Pour m’étourdir. Et il m’a bien étourdi, le soleil espagnol, avec sa lumière crue.
J’ai donc envie d’explorer des bribes de ce journal, ici, mais dans les limites de la pudeur (ou de ce que moi, je considère comme pudique). De ma vie amoureuse, je ne dirai pas grand chose, hormis qu’elle a été tumultueuse, pleine de rebondissements (certains plus agréables que d’autres) et surtout, qu’elle a contribué grandement à mon déséquilibre. Là-bas, j’ai travaillé très fort à comprendre les rouages de l’amour, pensant que je pourrais ainsi désamorcer les petites bombes que je semais sur mon propre parcours. Aujourd’hui, je sais que j’étais la principale source de ce déséquilibre, et que l’amour, qui m’occupait tellement, n’était qu’un exutoire à mon mal-être. Les détails, croustillants peut-être -–comme de vieilles chips qui ont pris l’humidité–, je les préserverai des regards indiscrets : ils n’ont plus aucun intérêt.
L’image de la bombe, évoquée plus haut, je l’ai employée souvent dans mon journal. Il faut dire qu’en 1999 l’ETA venait de mettre fin à une trève de quelques années, et que les cagoules à béret défrayaient la manchette avec leurs déclarations hostiles à la télé et leurs coches-bombas (voitures piégées), qui, n’eût été la vigilance des services secrets espagnols, m’auraient pété au visage le 31 au soir à Madrid. La bombe, à un niveau personnel, c’était moi ; sur le point d’exploser et d’emporter du même coup tout ce qui comptait. Je l’écrivais, et j’en avais honte :
« Je suis assise sur la bombe que j’ai posée. Je joue avec les allumettes. Je les passe d’une main à l’autre. Les frotte parfois très lentement sur le rebord de la boîte pour voir ce qui va se passer. Ça va me péter en plein visage. Tout volera en miettes.
Je dois désamorcer tranquillement la bombe. Puis, cacher chaque morceau pour qu’on ne les retrouve jamais et qu’on ne me soupçonne pas. Ça ne vaut pas la peine de risquer sa peau pour quelques étincelles. »
Aujourd’hui, j’ai envie de déterrer quelques morceaux d’exil, pour les contempler avec vous, lecteurs… si vous êtes encore là. Vous aurez même le droit de rire de moi (mais avec moi !), si vous le voulez.