J’ai déjà évoqué, sur l’autre blogue, le plaisir que j’avais à surveiller les examens ; plus précisément, ce sont les analyses et dissertations de fin de session que j’aime, celles où je peux me permettre de lire, de rêvasser, d’épier mon petit monde ou de griffonner quelque billet comme celui-ci parce que la session achève, qu’il est hors de question que je plonge dans quelque lecture qui annonce la suivante, que me faire plaisir m’apparaît comme une absolue nécessité avant le douloureux dernier sprint de correction.
Aujourd’hui, la scène est on ne peut plus heureuse. Dans un petit local ensoleillé, un groupe que j’aime. Les étudiants, tendus avant le cours, se sont sentis soulagés à la lecture du sujet d’analyse résolument facile qui leur est imposé. Maupassant avait la figure de style généreuse dans ses contes fantastiques et les crayons vont bon train chez qui s’était préparé.
Installée au grand bureau, je retrouve avec délice Le Perroquet de Flaubert, roman de Julian Barnes laissé la veille, qui, n’eût été un accessoire locuteur fictif, tiendrait bien davantage de l’essai littéraire (un vrai de vrai) que de la fiction. Je suis d’une race étrange qui adore les essais littéraires et celui-ci est un petit bijou.
Ce sont cependant les mots du romancier de Croisset que rencontre d’abord mon regard, dans une section où Barnes présente des citations dans une chronologie particulière : celle de l’événement biographique sur lequel elles jettent un éclairage, parfois rétrospectif, parfois instantané. Bref, c’est le grand maître qui parle, ou plutôt, ses images, toujours éloquentes.
« Mes livres et moi dans le même appartement, c’est un cornichon et du vinaigre».
Le moyen de ne pas sourire ? Un étudiant répond, un peu étonné, et se replonge dans sa copie. On dirait que j’ai choisi mon bandeau et mon t-shirt rose pour aller avec la couverture du livre, ou alors l’inverse. Mais non, je jure que tout cela, cette chimie particulière, ce matin sucré, ce n’est pas une recette : c’est du bonbon spontané, ce qui n’est pas rien, quand on connaît la précision que demande l’art de la confiserie.
«Je ne suis qu’un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du beau. Voilà tout».
J’ai des chaleusr: je me retiens d’agiter la main à la façon d’un éventail. J’adopte la posture du lézard.
«Moi, je me sens déraciné et roulant au hasard comme une algue»
Tiens, une nouvelle phrase pour mes jours de déprime…
Et mes pauvres suppliciés qui peinent sur les mots du protégé de notre Ours. J’exagère : on voit à leur bonne tête qu’ils s’en tirent bien. Plus tard, au sortir de la classe, une étudiante me dira : «Merci, Madame, le sujet est facile». Quand même, c’est une épreuve importante pour eux, et moi qui suis si légère… Il est certes un peu drôle, ce bonheur, éprouvé ici… N’est-il pas en soi, un peu coupable ?
Chez Flaubert, le plaisir est surtout dans l’appréhension, nous rappelle Barnes. À la fin de L’Éducation sentimentale, Frédéric et Deslauriers se remémorent leur plus heureux souvenir : une première visite au bordel ratée, mais dont les préparatifs, l’expectative ont formé la véritable fête.
Et justement, le paresseux du groupe, l’impoli qui m’a si souvent texté au visage est allongé sur sa copie. Quelle paix, dans un moment pareil ! Aussi dois-je avouer que mon plaisir, alors que les autres travaillent et semblent bien s’en tirer, alors que je lis des choses sublimes devant eux, alors qu’il fait soleil et rose et douillet dans la classe, c’est aussi l’idée de le voir s’extraire tout à l’heure du roupillon impromptu dans lequel il est plongé depuis déjà une bonne heure.