L’échange a l’air d’un garde-robe
Croisée, au hasard de nos déambulations nocturnes dans les rues du Quartier latin, la librairie Gibert Jeune, spécialisée dans le livre d’occasion et qu’Exilée me recommande expressément. Je prends note. Quelques jours plus tard, alors que B et moi rentrons d’une longue promenade, nous trouvons sur notre chemin ladite librairie, ouverte cette fois. Cela tombe bien, j’achève les Notes sur l’affaire Dominici, et il ne me reste plus rien à lire. Alors que B demeure scotché à l’étage des BD (en transe), je monte avec l’escalator (je suis en France) jusqu’à l’étage de la littérature. Je suis d’abord un peu déçue : que du grand format ! Je fouille un peu, quand soudain j’aperçois un petit escalier discret dans un coin, coiffé de l’enseigne Pochothèque… Le pied ! Un étage complet de livres de poche, classés par maison d’édition (ou quelque chose d’approchant). Ne cherchant rien en particulier, j’ai failli paniquer. Mais je me suis ressaisie : B en avait probablement pour longtemps dans les BD, je prendrais la peine de passer au crible un mur ou deux de cette section…
Fausse découverte parisienne, car plutôt sud-africaine, et non, non, je ne parlerai pas de la satanée Coupe du monde
(C’est que j’ai sur le coeur le mépris pour les finales de la Coupe Stanley. Comme le soccer est un sport noble, lui qui est aimé des autres peuples que le nôtre !)
J’en suis ressortie avec, entre autres, Disgrâce de J.M. Coetzee. Mélanie nous l’avait un peu négligemment apportée à la maison : «Tiens, je vous ai apporté ça, c’est vraiment bon…» Moi, trop paresseuse pour me taper un bouquin en anglais. B, lui, le range dans sa pile de romans à lire, en me rappelant que nous avons vu la bande-annonce du film inspiré de cette œuvre et qui met en vedette John Malkovitch. Chez Gibert Jeune, je parcours la première page : cela me plaît et les recommandations de Mélanie sont fiables. J’achète, et pas cher.
Je ne ferai ni un résumé de l’œuvre, ni une critique : on trouvera aisément l’un et l’autre sur la toile, le livre ayant remporté entre autres le Booker Prize, et son auteur, rien de moins que le Nobel. Si, en 2010, J.M. Coetzee est une découverte pour moi, ce n’en est pas une pour le monde ! Simplement, laissez-moi partager deux citations concernant l’enseignement, et qui m’ont souri, pour des raisons différentes…
La première concerne le rapport à la langue d’enseignement. Alors qu’au collégial, la littérature n’est plus qu’un matériau prétexte à produire des rédactions insipides et programmées, le M.E.L.S. en remet, et impose que, dès l’an prochain, nous fassions plus de place à la grammaire et à l’autocorrection dans nos cours (ce qui, évidemment, devrait être acquis au secondaire). David Lurie, le personnage principal du roman, est un professeur d’université au Cap. Jadis associé aux langues modernes, spécialiste de Wordsworth et de Byron, il explique que la littérature a été victime de la rationalisation imposée à son institution. Ainsi, s’il peut toujours donner un cours sur les poètes romantiques pendant l’année, il doit consacrer le reste de son enseignement aux communications, et sa vision des choses, à ce sujet, me rappelle toutes ces réunions où mes collègues littéraires et moi passons, auprès de l’administration, pour des hurluberlus débranchés de la réalité :
Bien qu’il consacre chaque jour des heures à sa nouvelle discipline, il trouve que le principe sur lequel elle repose, tel qu’il est exprimé dans la brochure de Communications 101, est ridicule : «La société humaine a créé le langage pour nous permettre de communiquer nos pensées, nos sentiments et nos intentions les uns aux autres. » À son avis, qu’il se garde bien d’exprimer en public, la parole trouve son origine dans le chant, et le chant est né du besoin de remplir de sons l’âme humaine, trop vaste et plutôt vide.
«Je veux bien, dirait une conseillère pédagogique (des hommes occupent-ils parfois cette fonction ?), mais comment diable la taxonomie de Bloom pourrait-elle s’appliquer au remplissage d’âme ? » Hum…
Par ailleurs, alors que je remets en question ma place dans le système, que l’enseignement me pèse chaque session davantage –surtout que la dernière tenait presque du cauchemar–, que chaque cours donné est un coup d’épée dans l’eau, que mes illusions du début ont fait place au pessimisme, j’ai compris grâce au professeur Lurie qu’il y avait dans l’enseignement une forme d’abnégation qu’il me restait à accepter :
«Comme il n’a aucun respect pour ce qu’il doit enseigner, il laisse ses étudiants indifférents. Ils le regardent sans le voir quand il fait cours, ils ne savent pas son nom. Leur indifférence le blesse plus qu’il ne voudrait l’admettre. Il ne s’en acquitte pas moins à la lettre des obligations qu’il a envers eux, envers leurs parents et envers l’État. Au fil des mois de l’année universitaire, il donne des devoirs, il les ramasse, il les lit, il les annote, il corrige les fautes de ponctuation, d’orthographe, les impropriétés, souligne la faiblesse de l’argumentation, ajoute en bas de page de chaque copie un commentaire bien pesé.
Il continue à enseigner parce que cela lui donne de quoi vivre; et aussi parce que c’est une leçon d’humilité, cela lui fait comprendre la place qui est la sienne dans le monde. Ce qu’il y a là d’ironique ne lui échappe pas : c’est celui qui enseigne qui apprend la plus âpre des leçons, alors que ceux qui sont là pour apprendre quelque chose n’apprennent rien du tout.»
Ainsi, il me resterait à renoncer. À renoncer complètement, s’entend, pour me présenter devant la classe avec la même humilité. Car toute volonté de changer l’existence d’un seul être, devant un tableau vert, s’oppose à la force négative du nombre. Ces élèves -les autres, cette majorité- est représentative d’une société qui ne demande qu’à se voir exemptée des privilèges autrefois réservés à l’élite et dont elle n’a que faire, à l’instar des pourceaux qui dédaignent les perles qu’on leur jette. À quoi bon l’art, la connaissance et l’esprit critique ? Cause perdue des professeurs, bourreaux de jeunes gens…
Malgré cela, Paris m’a réconfortée, ne serait-ce que parce qu’il existe un immense étage pochothèque chez Gibert jeune et qu’on pourra toujours s’y réfugier quand ils se seront pour de bon débarrassés de nous devant les tableaux verts…