Le sel

30 juillet 2010

Santé Canada nous recommandait, hier, de réduire notre consommation de sel. Comme on le sait, à l’instar d’une chronique de Richard Martineau, le sel exerce une mauvaise influence sur la pression sanguine.

Je donnerai à la rentrée un nouveau cours sur l’écriture médiatique, destiné aux étudiants en lettres. Or, après deux jours à potasser les manuels spécialisés et les notes de mes prédécesseurs, voilà que je tombe sur le grand talent de Richard Martineau pour la vulgarisation. Sur son blogue, il tâche d’expliquer à ses lecteurs la différence entre l’information et l’opinion, dans un billet sur l’éducation… Vous cherchez le lien ? C’est la b.d., voyons ! La lecture de la bande dessinée serait aussi peu nourrissante -pour reprendre son analogie- que celle des chroniques dans un journal.

Je le répète chaque fois que je rencontre des étudiants : un journal est constitué de textes et de chroniques.

«Bon première précision, chers étudiants: lors de son passage au dernier cours, monsieur Martineau vous a demandé de distinguer «textes» et «chroniques»… Je vous ai vus retourner dans vos notes, mais une chronique est bel et bien un texte, ne vous inquiétez pas…»

Les textes, les reportages, les entrevues, c’est la viande et les patates. Les chroniques, c’est la sauce qui accompagne le mets, le sel qu’on saupoudre sur les légumes, pour leur donner un peu plus de goût…

Quelqu’un qui ouvre un journal pour ne lire que les chroniques a un régime « médiatique » déficient.

Il se nourrit de sel et de sauce…

Fast thinker, Martineau met en garde ses lecteurs : ses chroniques ne sont pas plus nutritives que du Mac Do. Pire ! Elles ne constituent que le sel sur les frites… La sauce dans le Big Mac ! Parce qu’on ne va quand même pas se faire croire que l’information, dans Le Journal de Montréal, appartient à la gastronomie… même du terroir.

Bref, il est lucide, notre Richard. Mais on ne l’invitera pas. On se contentera seulement de le citer pour lancer une discussion… et peut-être aussi une «alerte Martineau».

Je rêve d’un thé marocain, mais je n’ai plus de bouilloire.

27 juillet 2010

Je me plains beaucoup de l’enseignement sur ce blogue. Cependant, je viens de découvrir qu’en plein coeur des vacances une de ses contraintes me manque, même si la perspective de retourner en classe au mois d’août ne m’enthousiasme guère: l’obligation de m’habiter.

Toujours distraite, je suis fort peu présente à ce que je fais. De façon étonnante, je n’ai jamais été impliquée dans un accident de voiture majeur : bien humblement, je crois que c’est parce que j’ai un talent pour la distraction, ayant toujours accompli des gestes avec la tête ailleurs. Mon art n’est pas encore tout à fait au point, force m’est de l’admettre. Ainsi, la semaine dernière, j’ai fait brûler la bouilloire… de métal, qui est désormais inutilisable. C’est le chien qui m’a alertée; il s’est mis à hurler comme un loup avant même que ne retentisse le cri strident de l’avertisseur de fumée.

Parfois, je n’écoute pas ce que les autres me disent, non parce que cela m’ennuie –au contraire, je m’en veux de laisser s’échapper de façon aussi bête des confidences ou des anecdotes qu’il me serait ensuite loisible de ruminer pour rendre moins ennuyeux l’accomplissement de quelque autre chose. Mais la fuite est ma principale occupation; si c’était un métier, on pourrait parler de déformation professionnelle. De mon point de vue, c’est plutôt une forme rare de toxicomanie, qui me rend accro à ce que j’ai dans la tête. Je m’enivre ainsi des récits ou des analyses que je me shoote, en simultané ou en différé. Mes pauvres enfants ont d’ailleurs appris qu’il faut parfois appeler «maman» deux ou trois fois avant qu’elle ne réponde, même si elle est en train de faire un casse-tête ou de lire une histoire.

- Pourquoi est-ce qu’il fait ça, le prince ?
- Han ? Euh. Je sais pas. Qu’est-ce que tu en penses ?
- Je sais pas.
- Bon, on va relire et tu vas me le dire.

Le sport me permet d’être plus présente à moi-même, puisque je ne peux alors rêvasser que de façon contrôlée, comme si l’effort fourni par le reste du corps interdisait à la tête de trop se démener. Et puis il faut penser aux mouvements, aux virages, au dosage d’exercice. Malgré cela, il est un rare endroit où je suis tout à fait présente à ce que je fais : c’est devant une classe. Comment, en effet, parler pendant deux ou trois heures en pensant à autre chose ?

D’accord, j’avoue, cela arrive parfois : il y a des sujets qui me permettent d’être un peu ailleurs, mais légèrement. Sujet amené-posé-divisé et planification du souper ne sont pas incompatibles. Il reste que cela tient de l’exception. Je ne suis pas certaine, de toute façon, que ma liste d’épicerie soit vraiment plus intéressante que mes deux ou trois vieilles blagues remâchées de sujet amené.

Devant une classe, je suis aussi, et plus qu’ailleurs, en contrôle de ce que je projette, non seulement parce que je traite de sujets que je maîtrise, et que je n’y traite pratiquement jamais de moi, mais aussi parce que je me fiche de l’effet que je peux avoir sur les autres, du moins, d’un effet autre que pédagogique. Bien entendu, je ne souhaite pas être détestée, mais je ne cherche pas, non plus, l’approbation à tout prix. Et même si le fait de parler devant des gens vous place sous une certaine tension dont il n’est pas désagréable de se départir à la fin du cours, la classe constitue un endroit où l’affectif n’existe plus que sous forme anecdotique. Qui plus est, s’y trouve interrompu le flux continuel d’images, d’idées et de paroles qui me rend le réel aussi flou que supportable, sans que, pour autant, je m’y ennuie : je laisse, bien généreusement, l’exclusivité de cette activité aux étudiants.

Quant à l’écriture, c’est probablement l’endroit où, à l’inverse, je ne suis absolument plus dans le réel, parfois même une heure ou deux après avoir abandonné le clavier. C’est même le seul endroit où se coordonnent ce fameux flux de mots et mon activité. À défaut de pouvoir le faire taire, j’arrive à l’endiguer.

C’est ainsi, B*, si tu veux tout savoir, que j’ai fait brûler la bouilloire.

***

Je ne sais pas si cette réflexion est vraiment de nature à intéresser les autres, mais comme le blogue est cet espace qui me permet d’écrire pour penser (c’est la fonction première de l’essai), je la laisse. Vos yeux, chers lecteurs, même s’ils ne se posaient sur ses lignes que dans mon imagination, me donnent la motivation pour coucher par écrit mes petites ruminations.

Le contenant et le contenu : deux découvertes parisiennes

29 juin 2010

L’échange a l’air d’un garde-robe

Croisée, au hasard de nos déambulations nocturnes dans les rues du Quartier latin, la librairie Gibert Jeune, spécialisée dans le livre d’occasion et qu’Exilée me recommande expressément. Je prends note. Quelques jours plus tard, alors que B et moi rentrons d’une longue promenade, nous trouvons sur notre chemin ladite librairie, ouverte cette fois. Cela tombe bien, j’achève les Notes sur l’affaire Dominici, et il ne me reste plus rien à lire. Alors que B demeure scotché à l’étage des BD (en transe), je monte avec l’escalator (je suis en France) jusqu’à l’étage de la littérature. Je suis d’abord un peu déçue : que du grand format ! Je fouille un peu, quand soudain j’aperçois un petit escalier discret dans un coin, coiffé de l’enseigne Pochothèque… Le pied ! Un étage complet de livres de poche, classés par maison d’édition (ou quelque chose d’approchant). Ne cherchant rien en particulier, j’ai failli paniquer. Mais je me suis ressaisie : B en avait probablement pour longtemps dans les BD, je prendrais la peine de passer au crible un mur ou deux de cette section…

Fausse découverte parisienne, car plutôt sud-africaine, et non, non, je ne parlerai pas de la satanée Coupe du monde
(C’est que j’ai sur le coeur le mépris pour les finales de la Coupe Stanley. Comme le soccer est un sport noble, lui qui est aimé des autres peuples que le nôtre !)

J’en suis ressortie avec, entre autres, Disgrâce de J.M. Coetzee. Mélanie nous l’avait un peu négligemment apportée à la maison : «Tiens, je vous ai apporté ça, c’est vraiment bon…» Moi, trop paresseuse pour me taper un bouquin en anglais. B, lui, le range dans sa pile de romans à lire, en me rappelant que nous avons vu la bande-annonce du film inspiré de cette œuvre et qui met en vedette John Malkovitch. Chez Gibert Jeune, je parcours la première page : cela me plaît et les recommandations de Mélanie sont fiables. J’achète, et pas cher.

Je ne ferai ni un résumé de l’œuvre, ni une critique : on trouvera aisément l’un et l’autre sur la toile, le livre ayant remporté entre autres le Booker Prize, et son auteur, rien de moins que le Nobel. Si, en 2010, J.M. Coetzee est une découverte pour moi, ce n’en est pas une pour le monde ! Simplement, laissez-moi partager deux citations concernant l’enseignement, et qui m’ont souri, pour des raisons différentes…

La première concerne le rapport à la langue d’enseignement. Alors qu’au collégial, la littérature n’est plus qu’un matériau prétexte à produire des rédactions insipides et programmées, le M.E.L.S. en remet, et impose que, dès l’an prochain, nous fassions plus de place à la grammaire et à l’autocorrection dans nos cours (ce qui, évidemment, devrait être acquis au secondaire). David Lurie, le personnage principal du roman, est un professeur d’université au Cap. Jadis associé aux langues modernes, spécialiste de Wordsworth et de Byron, il explique que la littérature a été victime de la rationalisation imposée à son institution. Ainsi, s’il peut toujours donner un cours sur les poètes romantiques pendant l’année, il doit consacrer le reste de son enseignement aux communications, et sa vision des choses, à ce sujet, me rappelle toutes ces réunions où mes collègues littéraires et moi passons, auprès de l’administration, pour des hurluberlus débranchés de la réalité :

Bien qu’il consacre chaque jour des heures à sa nouvelle discipline, il trouve que le principe sur lequel elle repose, tel qu’il est exprimé dans la brochure de Communications 101, est ridicule : «La société humaine a créé le langage pour nous permettre de communiquer nos pensées, nos sentiments et nos intentions les uns aux autres. » À son avis, qu’il se garde bien d’exprimer en public, la parole trouve son origine dans le chant, et le chant est né du besoin de remplir de sons l’âme humaine, trop vaste et plutôt vide.

«Je veux bien, dirait une conseillère pédagogique (des hommes occupent-ils parfois cette fonction ?), mais comment diable la taxonomie de Bloom pourrait-elle s’appliquer au remplissage d’âme ? » Hum…

Par ailleurs, alors que je remets en question ma place dans le système, que l’enseignement me pèse chaque session davantage –surtout que la dernière tenait presque du cauchemar–, que chaque cours donné est un coup d’épée dans l’eau, que mes illusions du début ont fait place au pessimisme, j’ai compris grâce au professeur Lurie qu’il y avait dans l’enseignement une forme d’abnégation qu’il me restait à accepter :

«Comme il n’a aucun respect pour ce qu’il doit enseigner, il laisse ses étudiants indifférents. Ils le regardent sans le voir quand il fait cours, ils ne savent pas son nom. Leur indifférence le blesse plus qu’il ne voudrait l’admettre. Il ne s’en acquitte pas moins à la lettre des obligations qu’il a envers eux, envers leurs parents et envers l’État. Au fil des mois de l’année universitaire, il donne des devoirs, il les ramasse, il les lit, il les annote, il corrige les fautes de ponctuation, d’orthographe, les impropriétés, souligne la faiblesse de l’argumentation, ajoute en bas de page de chaque copie un commentaire bien pesé.

Il continue à enseigner parce que cela lui donne de quoi vivre; et aussi parce que c’est une leçon d’humilité, cela lui fait comprendre la place qui est la sienne dans le monde. Ce qu’il y a là d’ironique ne lui échappe pas : c’est celui qui enseigne qui apprend la plus âpre des leçons, alors que ceux qui sont là pour apprendre quelque chose n’apprennent rien du tout.»

Ainsi, il me resterait à renoncer. À renoncer complètement, s’entend, pour me présenter devant la classe avec la même humilité. Car toute volonté de changer l’existence d’un seul être, devant un tableau vert, s’oppose à la force négative du nombre. Ces élèves -les autres, cette majorité- est représentative d’une société qui ne demande qu’à se voir exemptée des privilèges autrefois réservés à l’élite et dont elle n’a que faire, à l’instar des pourceaux qui dédaignent les perles qu’on leur jette. À quoi bon l’art, la connaissance et l’esprit critique ? Cause perdue des professeurs, bourreaux de jeunes gens…

Malgré cela, Paris m’a réconfortée, ne serait-ce que parce qu’il existe un immense étage pochothèque chez Gibert jeune et qu’on pourra toujours s’y réfugier quand ils se seront pour de bon débarrassés de nous devant les tableaux verts…

Liste 4

28 juin 2010

Le top 5 des oeuvres qui m’ont le plus émue lors de notre séjour à Paris.

1- Nu de dos (les quatre états) de Matisse;
2- La Vague de Camille Claudel;
3- Vertumne et Pomone encore de Camille Claudel;
3- Je suis belle de Rodin, et pas seulement pour la référence à Baudelaire, mais peut-être un peu, quand même;
4- Ouin, bon Le Baiser de Rodin : ce n’est pas original, mais c’est beau, c’est beau en cibole ;
5- L’étreinte, de Picasso.

Choix difficile, où la sculpture terrasse la peinture. Pourtant, j’ai vu des tableaux magnifiques. Tiens, j’en fais un top 6, question de caser Le Radeau de la méduse.

Mains tenant le vide… ou peut-être un enfant.

28 juin 2010

- Les garçons, j’ai fait avec vous des casse-tête. Maintenant, vous me laissez écrire ? J’ai besoin d’aller travailler un petit peu dans le bureau…
- Mais t’es pas en congé ?
- Oui, mais maman a besoin d’écrire des choses sur l’ordinateur.
- Ah…

Voilà ces dix jours à Paris déjà écoulés. Dix jours que nous avons passés surtout dans les musées, avides de nous consacrer aux choses dites de l’esprit, même si cela semble prétentieux, surtout quand c’est l’humilité de nos propres capacités qu’elles nous font ressentir. Un pur bonheur de dix jours. Dix jours à étancher la soif de nos intellects desséchés, privés par six années consacrées à répondre à des besoins d’enfants, ces besoins que Gautier dit «laids comme notre pauvre et petite personne». Par chance, les enfants sont beaux : c’est peut-être pour cela qu’on se résigne à assouvir leurs besoins. C’est peut-être une façon de se consacrer à la beauté. Mais c’est une beauté brute et sauvage, comme la nature. Comme la nature, qui vous dévore si, au lieu de vous occuper à survivre, vous sombrez dans la contemplation.

- Maman, est-ce que tu veux venir faire une cabane ?
- Non. Fais-la avec ton grand frère.
(B. va pester quand il verra l’état du salon en rentrant)
- À condition que vous rangiez après…
- …
- Compris ?
- Oui oui.

Dix jours à Paris. Comme un rêve, dit-on. Je n’y croyais pas : j’avais réduit les attentes au minimum. Je me suis dit : «Pourquoi vais-je à Paris ? Je suis blasée, je ne sais plus m’émouvoir, je ne veux plus rien». Mais l’art est puissant. Je croyais que les enfants allaient me manquer et, au contraire, je vivais à chaque instant l’extase. Quel égoïsme ! D’autant que chaque appel à la maison me rappelait que, bien qu’entre bonnes mains, ils souffraient de notre départ. Comment expliquer à un petit de six ans (imaginez de trois) que vous avez besoin d’art, de vin et d’histoire au point de l’abandonner à son chagrin ?
- Papa et maman sont au Louvre… C’est un musée.
- Ah ?
- Avant, c’était un château. Ici, il y a des œuvres magnifiques, des peintures… Les plus belles peintures !
- Maman ?
- Oui ?
- Moi, je t’aime et je m’ennuie beaucoup de toi.
Et c’est vrai que de les voir vous courir devant, à l’aéroport, les deux bras tendus, cela vous transporte aussi bien qu’un Matisse ! Mais ce réel, ensuite, qui vous retombe dessus…
- Maman, moi ze fais les planètes et toi le vaisseau sssssssspatial…
- D’accord.
Matisse. Je ne savais pas que j’aimerais Matisse… Matisse me rappelait le poster des Poissons rouges accroché au mur de la chambre de J*, le plus abhorré des ex, rangé dans la section «Refoulement et rancoeur» de mon classeur amoureux. C’était stupide. C’est d’ailleurs l’apanage de la haine d’être stupide. Les quatre états du «Nu de dos» : j’en ai pleuré. Matisse a eu la générosité de nous faire entrer dans sa tête pour nous faire voir le génie qui prend forme, jusqu’au résultat. Mais justement, ce résultat ne serait pas ce qu’il est, aussi plein, sans ce qui le précède. Il n’est même pas plus important, ni plus beau. Dire que nous n’avions d’abord pas prévu d’aller au centre Georges-Pompidou. Quelle erreur c’eût été ! J’ai manqué le Musée Delacroix… Un jour, je me payerai le billet pour Saint-Petersbourg et j’irai à l’Ermitage. Mais quand ? Quand les enfants auront quitté la maison ? Est-ce que j’aurai encore cette fureur quand je serai bien vieille au soir à la chandelle ? Mon Dieu, quand reverrai-je les baigneuses de Camille Claudel, à la fois heureuses et anxieuses, sur le point d’être submergées par la vague de marbre ? La sensualité de cette sculpture m’a happée comme le bras de cette mer; et je l’affirme, le revendique, malgré Cohen. J’ai rêvé à cette sculpture, la nuit passée. Elle fait partie de moi, désormais, de mon Ça : mon inconscient l’a intégrée ! Que ferai-je maintenant du génie, de la beauté qui m’ont foudroyée sur place, le regard embué? Oh ! Ne pas oublier de chercher dans quel musée se trouvent la plupart des Giacometti…

Ai-je touché au génie pour revenir m’asseoir par terre à faire un casse-tête sur le système solaire ? J’aurai les enfants avec moi pendant trois semaines, sans relâche. J’aurais aimé passer ces trois semaines à écrire. J’ai la matière. J’ai ce qu’il faut à remodeler quelque part sur l’ordinateur. Je ne dirai pas que j’ai le talent, j’en doute. Mais je suis prête à me soumettre et à travailler. J’ai été intoxiquée par la beauté, j’en veux encore ! Je veux en produire, en revendre. Je veux mon fix. J’abandonnerais tout…

Est-ce que j’abandonnerais tout ? Bien sûr que non. Je dis cela, mais c’est faux. C’est une formule toute prête, du lyrisme de matante, un voeu que je n’aurai jamais le courage de réaliser. Je me dis que mes enfants ne seront pas toujours petits, que je dois m’efforcer de ne pas être trop mauvaise mère : j’aurai des regrets, plus tard, si je ne les cajole pas assez maintenant.

Et maintenant ? Maintenant j’ai le regret de jouer à la nounou. En aurai-je plus tard, de ne pas avoir été plus égoïste ?

« On aime être ce qu’on n’est pas. Il n’y a pas plus artiste qu’une vraie bourgeoise qui écume devant un poème ou entre en transe, une mousse aux lèvres, à la vue d’un Cézanne et prophétise en son petit jargon, chipé çà et là et même pas compris, et elle parle de masses et de volumes et elle dit que ce rouge est si sensuel. Et ta sœur, est-ce qu’elle est sensuelle ?»

Va chier, Cohen. D’abord, je n’aime pas Cézanne : il m’ennuie. Et puis je suis enfant unique.

- MAMAN ! ARTHUR VEUT PAS M’AIDER À RAMASSER !

Soupir. Voilà. C’est bon. J’ai compris, ma place est en bas, et non dans ce petit bureau, à l’étage, où j’essaie de me faire croire que j’ai peut-être ma place au-dessus du réel.

- Bon, bon ! J’arrive… Juste une petite recherche sur Giacometti et j’arrive !

***

La citation d’Albert Cohen est tirée du Livre de ma mère.

Liste 3

6 juin 2010

On n’a pas assez de toute une vie pour apprendre, et la liste de tout ce que j’aimerais connaître, de tout ce qui pourrait m’intéresser, serait interminable, alors que, dans le quotidien, je ne fais que constater l’étendue de mon inculture… Tout de même, je me contenterai de cinq éléments que je regrette souvent de ne pas connaître :
- Les oiseaux : en reconnaître le chant et l’aspect;
- L’histoire de l’art;
- L’Italie : sa langue, son histoire, son art;
- Les étoiles;
- Le jazz.
Peut-être un jour aurai-je le temps d’approfondir ces choses…

Et vous, qu’inscririez-vous sur cette liste ?

Liste 2

17 mai 2010

Les cinq choses que j’apprécie chez les gens :

- l’intelligence;
- la sensibilité;
- l’ouverture d’esprit;
- le sens de la fête;
- l’autodérision;
- le compte en banque.

Trouvez l’intrus !

Liste 1

13 mai 2010

Les cinq choses que je ne supporte plus chez les gens :

- Le cynisme;
- L’intransigeance;
- Les anglicismes;
- La mesquinerie;
- La vertu.

J’essaie maintenant de trouver un moyen de survivre en ce monde !

Et vous, qu’est-ce qui vous agace le plus ?

New Orleans is sinking and I don’t want to swim

12 mai 2010

Ne lui parlez plus des petits plaisirs dont elle devrait se contenter. La première gorgée de bière n’est bonne que parce que le corps commande sa ration d’alcool : c’est tout le verre qu’il veut, et s’il jouit de la première gorgée, c’est que celle-ci promet l’ivresse.

Elle observe sans envie des gens qui, se contentant d’une gorgée, d’une bouchée, d’un aperçu, d’un baiser, se repaissent de l’orgueil de résister. Pourtant, quand la digue cède, le torrent emporte tout : y compris les maisonnettes remplies d’existences ennuyeuses.

Vie et mort de la mère de famille

6 mai 2010

Lors des présentations des consignes de sécurité en avion, les agents de bord apprennent aux passagers à appliquer le masque à oxygène sur leur propre visage avant que de prêter assistance à qui que ce soit. Or, ces jours-ci, de crainte de n’avoir pas le temps de gérer tous les masques, je m’occupe d’abord de celui des enfants. Hier, c’était autres chose. Je n’étais plus tout à fait certaine de vouloir mettre le mien ; d’ailleurs, j’étais bien dans mon vieux CO2, je m’assoupissais peu à peu devant la télé, quand, dans un dernier soubresaut de la télécommande, je suis tombée par hasard sur l’émission Contact, qui présentait une entrevue avec Benoîte Groult. Je bus alors des paroles qui prirent la forme d’une grande rasade d’oxygène liquide.

L’écrivaine (qui doit lutter, en France, pour porter ce titre féminisé) revendique le droit des femmes à se libérer de la cellule familiale –en commettant une infidélité, par exemple. Il est vrai que les hommes se sont longtemps accordés à eux seuls le privilège de tromper : les grandes héroïnes infidèles telles la Bovary ou la Karénine n’étaient-elles pas punies de mort par les hommes qui les avaient imaginées ? Les Vaisseaux du cœur, roman d’inspiration autobiographique où elle raconte une liaison adultère du temps où elle était la compagne de Paul Guimard, se terminait autrement, semble-t-il : par la mort de l’homme. Jamais lu ce livre. Un seul Benoît Groult, pendant l’été entre la première et la deuxième année du bacc. J’en ai gardé le souvenir d’un Harlequin pour intellos. Mais mes jugements du bacc ne sont pas forcément les plus sûrs.

L’infidélité des femmes, perçue comme une menace plus importante que celle des hommes à la sacro-sainte cellule familiale ? J’en suis persuadée. Si l’extase, c’est s’extraire de soi, c’est forcément aussi s’extraire de la vie, alors que les enfants vous obligent à avoir les deux pieds dedans ou, à tout le moins, les deux mains dans toutes sortes de fluides corporels qui ne sont pas les vôtres et la tête accaparée par les corvées on ne peut plus concrètes de la vie domestique. Mais avoir la possibilité de s’extraire de la vie, c’est, par définition aussi, pouvoir faire le choix de se tuer. Encore une fois, je crains que les femmes ne soient pas égales aux hommes devant la mort qu’elles voudraient se donner. Si le sujet du suicide est tabou, celui de la mort volontaire de la mère -encore considérée comme le coeur de la cellule familiale- l’est d’autant plus. Quand le reste dépend d’elle, la première des tâches d’une mère consiste à se garder en vie. Ainsi, son existence même ne lui appartient plus totalement.

On dit que mettre des enfants au monde vous oblige à confronter l’idée de votre mort. Il m’apparaît, quant à moi, que cela implique d’apprendre à supporter la vie.