L’amère qu’on voit danser

11 janvier 2010

«C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir». Céline, Voyage au bout de la nuit.

On n’est pas soi-même quand on est ivre. Or, m’abandonner est ma principale occupation, et je ne pourrai jamais habiter complètement la tristesse… non plus qu’avec moi-même.

Bardamu a raison, mais je refuse sa quête.

À celles qui n’ont pas envie de mettre leur couleur de soutien-gorge sur Facebook, mais qui se sentent obligées de le faire…

8 janvier 2010

Une invitation de R.-D.D. à cultiver son arbre dans son sous-sol. Il apparaît à la fin de l’émission : vers les 17 vingtième, à peu près. Placez le curseur au-dessus du «er» d’«évaluer».

Décidément, cet homme me fait du bien.

Quelques débris laissés sur une plage

7 janvier 2010

Je n’ai pas cette faculté de citer de mémoire des phrases avec de l’à-propos ou qui ont du sens dans ma vie. En fait, la plupart du temps, je les souligne dans un livre, au mieux je les note et en perds la trace. Ou alors je m’essaie à quelque paraphrase : «il y a cette phrase de Flaubert… quelque chose comme… mais c’est bien dit»…

J’ai voulu cette semaine retranscrire une citation de Ghandi qui m’aiderait à mettre un peu d’humour dans mon début d’année en zone sinistrée et un peu d’humilité dans ma vie, en général :

« Chacun a raison de son propre point de vue, mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort.»

Je me suis donc résolue à ouvrir un fichier sur l’ordinateur afin d’y consigner pour de bon les phrases récoltées au fil de mes lectures et qui sont aussi vraies pour leur auteur que pour moi. Or, quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’il existait déjà un document intitulé «Citations» ! Une seule phrase m’y attendait :

« Ce qui t’empêche d’écrire, c’est là le véritable sujet de ton écriture » Marina Tsvetaeva

D’où vient cette phrase ? Qui est cette auteure ? Je m’étais promis de me remettre au clavier une fois les fêtes passées ; avec cette phrase, le chaos qui me paralysait n’est plus une excuse. Mille mercis à madame Tsvetaeva pour m’avoir fait comprendre qu’il n’y a pas qu’Emmanuel Carrère pour repêcher des mots des raz-de-marée…

Je prends donc une résolution pour 2010 : celle de venir plus souvent ici, pour partager de ces phrases que j’aime et que je trouve belles. Il se trouve qu’on vient de m’offrir un Butor qui est, paraît-il, plein de ces phrases… Et surtout, soyez avertis, il y aura encore du Baudelaire, d’autant que je le fréquenterai beaucoup dans les prochaines semaines. (Je me sentirais coupable si je n’avais croisé, dans le dernier Laferrière, cet ancien ami de l’auteur, assis sur un banc de parc. Laferrière prétend que dans sa jeunesse, il traînait partout avec lui Alcools «dont il ne s’est jamais dégrisé » et c’est encore Apollinaire qu’il tient dans ses mains, des années plus tard, assis dans ce parc. Dans le même esprit, je pense que seule la mort pourra me séparer des Fleurs du mal.)

J’en profite pour partager avec vous mon expérience de l’exposition Waterhouse au Musée des beaux-arts. Aucune reproduction ou captation quelle qu’elle soit ne rend justice à la luminosité des tableaux de Waterhouse, aux couleurs exceptionnellement belles et vives, et si vous n’allez pas voir cette exposition, vous manquez un rendez-vous avec la beauté. Tout de même, j’insère ici quelques liens, question de lancer à la volée une ou deux réflexions sur des tableaux qui m’ont éblouie.

Dans les trois premiers cas, ce qui me fascine, c’est l’adhésion immédiate du spectateur avec un extrait de récit (littéraire ou mythologique); c’est à mon sens un exploit. Sans même avoir eu à fréquenter ce qui précède la scène, nous sommes parachutés dans l’émotion, avec une compréhension exacte des enjeux :
1- Miranda (de La Tempête) :
Miranda

2- Mariamne leaving the judgement seat of Herold. La ceinture seule de l’héroïne valait les 15 $ d’entrée, mais le commentaire de l’expert n’est pas superflu.

3- Une incursion dans l’Odyssée : Circé offrant la coupe à Ulysse (même s’il est trop barbu, trop musclé, trop sûr de ses moyens : m’énerve).

J’ai aimé les expressions faciales des personnages de Waterhouse. Celle de Marianne, bien sûr, personnage fort émouvant, avec sa fierté ombrageuse, mais celles de Médée et de Cléopâtre aussi.
Médée
Cléopâtre
L’ami qui m’accompagnait me faisait remarquer la pudeur des femmes dans les tableaux de Waterhouse, laquelle tranche avec leur caractère tentateur (comme ici) ou puissant : cette pudeur se traduit aussi dans leur expression faciale, souvent captée dans un moment de vérité, où les masques sont tombés, laissant voir une mélancolie ou une blessure. Circé se veut séductrice et pourtant, il y a un manque, un trouble réel dans ces yeux, dans cette tête inclinée vers l’arrière, dans cette bouche entrouverte. Est-ce parce que le héros perçoit comme nous la faille dans la magicienne qu’il réussira à la déjouer ?

J’adore la façon dont le peintre rend la solitude de cette femme au milieu des couleurs fortes :
Destiny
Peut-être n’en est-elle que plus cruelle, cette mort dans la vie…

Comment clore tout cela ? Je sens bien que ce billet ne va nulle part et surtout, qu’il rompt avec mes habitudes. Mon habitude, c’est une chute à la fin. Or, cette fois-ci, si vous permettez, je préfère me relever et quitter.

Fièvre

4 janvier 2010

C’est un palais oriental que j’habiterais aujourd’hui, celui que Flaubert a imaginé pour Amilcar peut-être, mais sans les guerriers qui le remplissent. Ce serait un capiteux soir d’été, et même de cette tiédeur chargée du parfum des fleurs qui soupirent enfin d’aise après avoir combattu le soleil tout le jour durant, je ne pourrais me satisfaire, et j’irais me chauffer dans l’un de ces bains que j’ai vus, dans un sous-sol de l’Alhambra, où l’on se tient debout et qui vous enveloppe jusqu’au cou. Au sortir de là, j’irais boire un thé à la menthe brûlant parmi des coussins et des étoffes épaisses. Alors, enfin rassasiée de chaleur et comme pour en perpétuer le souvenir jusqu’à ce que le sommeil m’ait emportée, je me ferais enduire d’huile camphrée.

Sur les gouffres amers

9 décembre 2009

Ce blogue est un espace de liberté, encore que la pudeur y joue les censeurs. C’est à tout le moins mon caprice. Les publications s’y font à un rythme sporadique, mais surtout, je ne choisis pas les sujets pour qu’ils plaisent : ils ne plaisent certainement à personne d’autre aussi bien qu’à moi-même, mais qu’importe ! Ils répondent à un appel et je ne prendrais pas la peine de les explorer avec précision –un jour j’aspirerai peut-être à l’esthétisme- si je ne les savais soupesés par quelques esprits exigeants qui, je l’espère, se promènent encore parfois par ici.

J’ai besoin de m’ennuyer pour écrire, et dans le tumulte de la vie de famille, du travail à accomplir, de la course quotidienne dans notre escalier qui craque, je prétends ignorer cette voix, ce rythme lancinant que je porte incessamment, ou plutôt, ce rythme qui me porte, comme celui d’une mer tranquille, que fendent les paquebots les plus banals, toujours à l’heure et chargés de produits bêtes dont on saurait se passer. Non, je ne suis pas de ces cargos fantastiques

Les moteurs sont coupés, mais ce n’est pas tout à fait le silence. Bien que subtil, le rythme est là, menaçant, de plus en plus perceptible. C’est un rythme qu’il me faut reproduire avec les mots, et qui s’exprime avec la même ténacité qu’une mélodie qu’on passe tout le jour à fredonner. Je ne dirai pas que c’est un souffle, car c’est aussi l’inspiration, et je ne voudrais pas non plus laisser entendre qu’il s’agit de quelque chose de violent. Cela ressemble plutôt au mouvement court et opprimé de la cage thoracique qui préside aux larmes. Il faut des mots pour le ralentir, comme une caresse peut dominer la respiration et la détendre.

Demain, avec les copies qui me seront remises, je ferai à nouveau vrombir le moteur, et déjouerai pour quelque temps la pulsation de cette mer noire et insidieuse qui me mène je-ne-sais-où.

L’Impromptu du A-435

4 décembre 2009

J’ai déjà évoqué, sur l’autre blogue, le plaisir que j’avais à surveiller les examens ; plus précisément, ce sont les analyses et dissertations de fin de session que j’aime, celles où je peux me permettre de lire, de rêvasser, d’épier mon petit monde ou de griffonner quelque billet comme celui-ci parce que la session achève, qu’il est hors de question que je plonge dans quelque lecture qui annonce la suivante, que me faire plaisir m’apparaît comme une absolue nécessité avant le douloureux dernier sprint de correction.

Aujourd’hui, la scène est on ne peut plus heureuse. Dans un petit local ensoleillé, un groupe que j’aime. Les étudiants, tendus avant le cours, se sont sentis soulagés à la lecture du sujet d’analyse résolument facile qui leur est imposé. Maupassant avait la figure de style généreuse dans ses contes fantastiques et les crayons vont bon train chez qui s’était préparé.

Installée au grand bureau, je retrouve avec délice Le Perroquet de Flaubert, roman de Julian Barnes laissé la veille, qui, n’eût été un accessoire locuteur fictif, tiendrait bien davantage de l’essai littéraire (un vrai de vrai) que de la fiction. Je suis d’une race étrange qui adore les essais littéraires et celui-ci est un petit bijou.

Ce sont cependant les mots du romancier de Croisset que rencontre d’abord mon regard, dans une section où Barnes présente des citations dans une chronologie particulière : celle de l’événement biographique sur lequel elles jettent un éclairage, parfois rétrospectif, parfois instantané. Bref, c’est le grand maître qui parle, ou plutôt, ses images, toujours éloquentes.

« Mes livres et moi dans le même appartement, c’est un cornichon et du vinaigre».

Le moyen de ne pas sourire ? Un étudiant répond, un peu étonné, et se replonge dans sa copie. On dirait que j’ai choisi mon bandeau et mon t-shirt rose pour aller avec la couverture du livre, ou alors l’inverse. Mais non, je jure que tout cela, cette chimie particulière, ce matin sucré, ce n’est pas une recette : c’est du bonbon spontané, ce qui n’est pas rien, quand on connaît la précision que demande l’art de la confiserie.

«Je ne suis qu’un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du beau. Voilà tout».

J’ai des chaleusr: je me retiens d’agiter la main à la façon d’un éventail. J’adopte la posture du lézard.

«Moi, je me sens déraciné et roulant au hasard comme une algue»

Tiens, une nouvelle phrase pour mes jours de déprime…

Et mes pauvres suppliciés qui peinent sur les mots du protégé de notre Ours. J’exagère : on voit à leur bonne tête qu’ils s’en tirent bien. Plus tard, au sortir de la classe, une étudiante me dira : «Merci, Madame, le sujet est facile». Quand même, c’est une épreuve importante pour eux, et moi qui suis si légère… Il est certes un peu drôle, ce bonheur, éprouvé ici… N’est-il pas en soi, un peu coupable ?

Chez Flaubert, le plaisir est surtout dans l’appréhension, nous rappelle Barnes. À la fin de L’Éducation sentimentale, Frédéric et Deslauriers se remémorent leur plus heureux souvenir : une première visite au bordel ratée, mais dont les préparatifs, l’expectative ont formé la véritable fête.

Et justement, le paresseux du groupe, l’impoli qui m’a si souvent texté au visage est allongé sur sa copie. Quelle paix, dans un moment pareil ! Aussi dois-je avouer que mon plaisir, alors que les autres travaillent et semblent bien s’en tirer, alors que je lis des choses sublimes devant eux, alors qu’il fait soleil et rose et douillet dans la classe, c’est aussi l’idée de le voir s’extraire tout à l’heure du roupillon impromptu dans lequel il est plongé depuis déjà une bonne heure.

Bel-Ami

21 août 2009

Je n’ai pas beaucoup lu, cet été, contrairement à mon habitude. Une sorte de fébrilité inexplicable, d’urgence de vivre me rendait plus loquace que réceptive et j’ai passé mes journées à noircir frénétiquement du document Word. M’asseyais-je pour lire, un torrent d’idées contradictoires, fangeuses emportaient et noyaient celles qu’on s’efforçait de me communiquer par l’écrit. En même temps, j’avais cette drôle d’impression d’être comme déjà morte, de voir échu mon temps pour vivre –s’entend vivre du nouveau. En somme, je n’étais plus ici que pour «faire mon temps», et je m’agitais en sachant bien que toute entreprise serait vaine : «La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres», disait Mallarmé, qu’il est toujours chic de citer.

J’ai donc passé mon été insatisfaite, blasée, furieuse, dans un de ces états qui annoncent une transition, et que je viens tout juste de reconnaître.

Avec la rentrée qui approchait, j’ai été forcée de me replonger dans Maupassant, plus précisément dans ses contes, pour décider d’une direction à donner à mon cours (allais-je étudier ses récits fantastiques ou réalistes ?) et afin de sélectionner une édition parmi la pléthore de petits livres aux couleurs vives reçus des distributeurs. Et c’était fabuleux de lire une plume du XIXe siècle ! Comme ça faisait du bien ! C’était comme rentrer à la maison après un long voyage désagréable, une maison que je n’ai jamais habitée autrement que dans les livres et qui ressemble à celles des bien nantis de la Troisième République ! Mon édition choisie, j’ai voulu persister dans une veine maupassantienne : n’avais-je pas laissé Bel-Ami s’empoussiérer sur une tablette ? Il m’avait attendu pendant cinq ans dans ma bibliothèque, ce roman acheté chez un bouquiniste en même temps qu’Une vie, que j’ai dévorée sitôt après me l’être procurée. J’étais certaine d’aimer tout autant Bel-Ami, mais j’ai cette étrange manie d’attendre le bon moment pour entamer certains livres. Je les laisse mûrir comme des grands crûs, espérant me trouver, moi, dans la meilleure disposition pour les goûter. Réflexion faite, c’est peut-être moi, que je laisse mûrir…

Mais en juin, Bel-Ami m’avait été ravi par M*, venue arroser mes plantes pendant notre absence. Elle s’est alors payée de quelques emprunts dans notre bibliothèque, prêts qui lui furent bien sûr consentis dès notre retour. Comme il m’était impossible de le récupérer chez elle avant deux ou trois jours, j’ai couru à la librairie m’en acheter une nouvelle édition. Et j’écris ce billet parce qu’il me reste un chapitre à lire, et qu’après, ce sera fini.

Quel sens de l’à-propos, ce livre ! Je suis tout à fait en phase avec son héros, éternel insatisfait, conquérant sans scrupules, vulgaire parmi la haute, obsédé par la mort mais résolument vivant, parce qu’il sait rendre mobiles des existences qui devraient être figées. L’image, dans le livre, est inverse, puisqu’il est associé au Christ marchant sur les eaux, lequel dompte –en les figeant– les forces qui devraient l’engloutir.

Et je suis comme elles toutes, ces femmes qui doivent délacer leur corset pour mieux reprendre leur souffle, admirative et folle de lui, en bonne petite bourgeoise lettrée qui ne vit que dans les romans. Que pouvait faire d’autre une femme du XIXe siècle ? Comme j’aimerais avoir le courage de vivre les promesses de mon siècle, moi pour qui tout est possible ! Pourrais-je moi aussi être «crâne» comme Duroy et modeler mon monde comme une vulgaire motte de plasticine ?

Un pont d’une nuit à l’autre

29 juillet 2009

(La précédente version de ce billet a disparu ! Qu’est-ce qui s’est
passé ?)

J’ai employé ma journée à me perdre dans l’abondante correspondance que B* et moi avons échangée depuis plus de dix ans -avouons d’emblée que les dernières années ont été plutôt pauvres… Dans les premiers courriels, j’étais en Espagne, nous étions jeunes et verbeux, puis le ton a changé, quelques cent courriels plus tard, quand nous sommes devenus amoureux. J’aime voir mon style qui se modifie, devient plus rigide, et trahit un trouble. Quelques semaines et mois plus tard, j’aime nous voir transis d’amour, j’aime vivre par procuration mon propre passé comme celui d’une héroïne de roman.

J’ai la nostalgie des lettres –envoyées par courriel–, que j’échangeais jadis avec mes plus proches amis, un commerce qui n’existe plus et auquel le blogue a, en quelque sorte, mis un point final. On y a perdu quelque chose : cette intimité de la lettre, cette affection qui se faufile entre les mots, les déclarations timides d’amitié qui n’existent pas à l’oral, les récits écrits pour une seule personne, celle à qui l’on choisit de raconter des choses parce que c’est le regard de cette personne-là sur ce récit-là qui nous importe, et parce que la lettre implique une réponse qu’il est plaisant d’espérer. Alors qu’ici, je jette des bouteilles à la mer.

Traverse d’indécis

20 juillet 2009

La liberté s’exerce dans un certain vide que j’ai du mal à apprivoiser. Moi qui passe mes sessions à me plaindre de ne pas avoir le temps de lire, j’y arrive tout de même, mais les vacances arrivées, quand je me retrouve seule à la maison, mes livres et l’écriture sont des garde-fous trop fragiles, que la culpabilité, l’angoisse et l’inaction abattent sans difficulté. Alors je reste paralysée au centre du carrefour, incapable de prendre une direction, de peur d’emprunter une route qui ne mène à RIEN ou de manquer celle qui mène à TOUT.

Une abondance de temps devant moi, dilapidée !

Et que faire, pour me soigner, sinon tenter de me convaincre que tout est vainc ? Il y a un bouddhiste, dans la salle ?

Le jusant

3 juin 2009

J’ai trente-quatre ans. Je ne suis presque plus une «jeune», une vraie jeune, et je suis fascinée par ce qui avant n’étaient que des indices de mon vieillissement, mais qui sont désormais des preuves irréfutables de la dégradation des organes, laquelle culminera évidemment par ma mort.

J’ai teint quelques cheveux gris, mais d’autres preuves ne se laissent pas aussi facilement dissimuler. Il est bien fini le temps où une nuit de sommeil, un masque, un peu de sport me permettaient d’effacer les traces des abus, dont la maternité s’est révélée le pire : n’ai-je pas violenté ce corps pour produire deux enfants ? Désormais, et pour le reste de ma vie, j’habite le corps d’une femme qui a enfanté, et j’aurai beau ne pas avoir l’esprit d’une telle femme, c’est ce corps que je porte, et qui m’enferme dans la maternité.

Désormais, je ne pourrai que tomber malade, m’enlaidir, rider, friper, sécher, casser, et c’est épouvantable, parce que c’est aujourd’hui que je saurais quoi faire d’un corps de vingt ans, je l’utiliserais à bon escient, j’en connais aujourd’hui la valeur, alors qu’à l’époque, j’en gaspillais les ressources. Pas que j’aie été spécialement jolie, ou forte, ou résistante : je ne me leurre pas. Mais mon corps, s’il était ordinaire, était tout de même celui d’une vivante.

Maintenant, quand je tombe, je sens que ce n’est pas moi qui tombe, mais une adulte. Quand je tombe, ce n’est plus drôle.

Et c’est affreux de penser que je suis captive d’une carcasse, qui peut encore bien sûr exulter, mais qui n’a pas encore souffert et qui m’emmène vers le pire.