Comme plusieurs gens de mon âge, c’est toute jeune que j’ai commencé à admirer Madonna. On s’offusque de voir les fillettes d’aujourd’hui se trémousser devant des vidéoclips de Cristina Aguilera, mais, à dix ans, c’est-à-dire il y a vingt-trois ans de cela, je me tortillais en fredonnant Like a Virgin (je croyais d’ailleurs que les paroles étaient «La Kevedgin») ce qui, en terme de sexualité précoce, n’était guère mieux.
(Il y même eu pire, deux ans plus tard. Ma pauvre mère !)
Ces temps-ci, je me plais, par masochisme peut-être, à mesurer l’écart entre mes étudiants et moi, et Madonna est un bon instrument de mesure.
(J’aime aussi relever les similitudes, question de tenir tête aux experts pédagogo de la génération Y, qui trouvent bien pratique « de mettre les gens dans des cases », comme le chante l’autre, mais ce sera pour un autre billet).
Quand j’avais dix ans, Madonna avait l’âge d’une cégepienne. Elle montrait son nombril, portait des crucifix et chantait des cochonneries. Elle était « game »,inconsciente de son charme et de sa jeunesse comme on l’est à son âge.
Quand moi j’étais au cégep, Madonna avait l’âge que j’ai maintenant ou à peu près. J’étais allée la voir au Stade Olympique, minuscule bout de chair dont la voix fausse me parvenait en retard et en écho. Elle avait posé entièrement nue dans son fameux livre Sex, que S***, mon chum de l’époque, s’était procuré, bien scellé dans une enveloppe métallisée qui rappelait celle d’un préservatif, et qu’il gardait, pliée dans le livre, avec l’espoir de revendre un jour le tout à prix d’or. C’était un livre érotique, plus que pornographique, mais j’en garde un souvenir rassérénant. Oui, je sais, c’est un bizarre d’adjectif pour qualifier un « livre de cul », mais Sex, avec sa grosse couverture de métal me rassure bel et bien, provenant d’une époque où les femmes étaient encore plutôt naturelles, les seins 100 % graisse –même si je présume que le collagène et le silicone dominaient déjà dans la porno— et la sexualité, une affaire de rapports humains (plutôt que de frottements d’organes). D’ailleurs, dans Sex, Madonna s’amusait avec des femmes, des noirs, un vieux, un jeune, des mecs en cuir… Je ne sais pas pourquoi, je n’arrive pas à trouver ça vulgaire. Peut-être parce que je suis un pur produit de la génération Madonna (un point pour les pédagogos-étiqueteurs). Ou peut-être parce qu’Internet nous a endurcis (la couenne… ou autre…).
Alors qu’on est à l’heure du coming out Madonna (tout le monde l’adoooore, depuis quelques années, y compris la chroniqueuse chiante de C’est bien meilleur le matin), alors qu’on a longtemps gardé pour soi son admiration dans les milieux plus intellectuels, moi, je suis de plus en plus indifférente. Bon, comme tout le monde, je connais le hit de l’heure, il est un mal nécessaire de mes cours de work-out, mais dans un an, je le trouverai minable, comme les Hung up ou American Life des dernières années. Pas de parti pris particulier pour la Madonne, donc.
Hier en classe, pendant la pause, deux cégépiennes s’entretiennent du sujet du jour, le passage en ville de la superstar. L’une aime, l’autre pas :
– Moi, ça me dégoûte de la voir. As-tu vu les photos au Centre Bell ?
– Non ?
– C’est presque indécent : j’ai pas envie, moi, de voir ma grand-mère danser en bobettes sur un stage !
Depuis, je réfléchis à ce qu’il peut bien y avoir d’indécent à ce que cette femme expose un corps modelé et sain. Trop de muscles ? pas assez de silicone ? pas assez pornographiable ?
Mamie Madonna ? Tatie Mo K ? Gulp.