Billets de mai 2009

Les lamentations d’une fille raisonnable

Vendredi 29 mai 2009

Ma chère amie Madi m’a, il y a longtemps, fait découvrir une jolie ritournelle, et ne s’en rappelle peut-être même pas, mais cette chanson, j’y pense souvent et je l’aime beaucoup : il s’agit des Gens raisonnables de Mickey 3D.

Je finis toujours par être raisonnable, peut-être tenue par les autres, qui le sont et auprès de qui je crains de passer pour une irresponsable, une immature, une hystérique. Tout est si ordonné, autour. Partout, je voudrais asséner de petits coups de hanche aux meubles, frôler de trop près les cadres, voir casser le bibelots… mais je suis bien élevée. Et qu’est-ce qu’on s’ennuie !

Les années n’amélioreront pas les choses. L’immaturité, même si on veut la conserver secrète et intacte, croît malgré nous en vieillissant, et devient de plus en plus apparente. Un jour, je ne serai plus simplement excessive : aux yeux de tous je serai folle.

J’aimerais avoir l’audace de Sagan, que j’ai découverte grâce au mauvais film de Diane Kurys: dialogues improbables, jeu caricatural de la comédienne, visage plastifié d’Arielle Dombasle, vitesse folle dans le scénario… Mauvais. Pourtant, ce film a le mérite d’avoir mis Sagan sur mon passage, et je me promets de plonger dans ses mémoires et journaux. Bien sûr, moi qui aime tant les romans d’analyse et d’apprentissage –probablement parce que je me reconnais toujours dans le regard stupéfait et incrédule que jettent les adolescents sur l’ordre du monde–, j’avais dévoré Bonjour tristesse( ne serait-ce qu’en raison du titre!), mais je n’en avais pas été particulièrement touchée. Les passages des journaux de Sagan lus dans le film de Kurys m’ont cependant révélé que j’avais des affinités avec cette écrivaine, que je n’avais jusqu’alors pas eu envie de connaître davantage.

Cette Sagan du film, qui refuse de vieillir, et qui se cantonne dans ce refus –car c’est dans l’excès, l’amour et l’écriture qu’elle trouve la force de vivre– elle m’a séduite et bouleversée. J’aimerais conduire ma vie aussi follement qu’elle conduisait les voitures. Comme elle, je ne vois pas non plus comment on peut dormir seul ou vivre sans le regard d’un autre posé sur nous. N’en déplaise à Renaud, je ne crois pas que «[v]ivre libre, c’est souvent vivre seul». Et je ne vois pas pourquoi la raison a si bonne presse, quand c’est du chaos que naît l’intensité, et forcément la vie.

Tout est si ordonné… J’appartiens à cet ordre, et n’en reviens pas. Je ne comprends pas qu’il n’y ait pas, chaque jour, des faux colis piégés dans le métro, que les couples et la fidélité existent, que les enfants ne renient pas leurs parents, que la politesse nous empêche de dire aux autres qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent, que nous ne soyons pas sans cesse en train de boire et fumer, que les élèves croient vraiment qu’il faut écrire sans fautes, que les profs croient vraiment qu’il faut faire écrire les élèves sans fautes, que les gens aient des métiers de merde et les aiment, qu’ils fassent leur rapport d’impôt, qu’il passent la tondeuse et nettoient leur voiture, je ne comprends pas, non, mais je fais comme eux.

Sagan, elle, a été intègre jusqu’au bout, amoureuse, excessive, et, oui, malheureuse.

Elle est certainement morte malheureuse. Mais pas plus qu’une autre. Même qu’au lieu de m’envoyer un clown, quand j’agoniserai, je préférerais que vous veniez me demander cela : si j’ai été plus ou moins heureuse que Sagan. En attendant, je vais la lire, question de répondre à votre question avec un minimum de sagesse.

Au lieu de lire un fort édifiant document de branlette pédagogique

Vendredi 8 mai 2009

Pour n’être pas les esclaves martyrisés
du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans
cesse !

Baudelaire

Je n’ai pas d’ambition. La fierté ne me grise pas. J’admire les ambitieux, les persévérants, qui, une cible bien en vue, s’élancent vers elle sans rechigner et réalisent ainsi de grandes choses. Qu’ils créent de belles œuvres : moi, je suis faite pour les savourer ! Qu’ils fassent naître les idées : je les raconterai ! Qu’ils inventent des gadgets révolutionnaires : je les achèterai ! Qu’ils fassent fleurir leur jardin : j’irai en goûter les odeurs et les couleurs!

Voilà ! aujourd’hui je l’avoue ! je n’ai aucune autre ambition que celle du plaisir. Il n’y a que le travail intellectuel que j’accepte, comme une enfant qui s’amuse à tracer des lettres, à additionner des chiffres, à mémoriser hibou-chou-genou-caillou… mais seulement parce que cela l’amuse justement. En encore ! derrière le petit front plissé par l’effort, qui sait à quoi pense le chouchou de la maîtresse, si ce n’est à fendre l’air du printemps sur sa bicyclette, un Mister Freeze entre les dents et le rire des copines, les garçons qu’on prétend ignorer même si on cherche le nom de son cavalier à la corde à danser, l’heure de rentrée sans cesse repoussée… Je n’ai pas changé. Peut-être devrais-je dire que je n’ai pas grandi.

Ou que je suis paresseuse.