Billets de août 2009

Bel-Ami

Vendredi 21 août 2009

Je n’ai pas beaucoup lu, cet été, contrairement à mon habitude. Une sorte de fébrilité inexplicable, d’urgence de vivre me rendait plus loquace que réceptive et j’ai passé mes journées à noircir frénétiquement du document Word. M’asseyais-je pour lire, un torrent d’idées contradictoires, fangeuses emportaient et noyaient celles qu’on s’efforçait de me communiquer par l’écrit. En même temps, j’avais cette drôle d’impression d’être comme déjà morte, de voir échu mon temps pour vivre –s’entend vivre du nouveau. En somme, je n’étais plus ici que pour «faire mon temps», et je m’agitais en sachant bien que toute entreprise serait vaine : «La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres», disait Mallarmé, qu’il est toujours chic de citer.

J’ai donc passé mon été insatisfaite, blasée, furieuse, dans un de ces états qui annoncent une transition, et que je viens tout juste de reconnaître.

Avec la rentrée qui approchait, j’ai été forcée de me replonger dans Maupassant, plus précisément dans ses contes, pour décider d’une direction à donner à mon cours (allais-je étudier ses récits fantastiques ou réalistes ?) et afin de sélectionner une édition parmi la pléthore de petits livres aux couleurs vives reçus des distributeurs. Et c’était fabuleux de lire une plume du XIXe siècle ! Comme ça faisait du bien ! C’était comme rentrer à la maison après un long voyage désagréable, une maison que je n’ai jamais habitée autrement que dans les livres et qui ressemble à celles des bien nantis de la Troisième République ! Mon édition choisie, j’ai voulu persister dans une veine maupassantienne : n’avais-je pas laissé Bel-Ami s’empoussiérer sur une tablette ? Il m’avait attendu pendant cinq ans dans ma bibliothèque, ce roman acheté chez un bouquiniste en même temps qu’Une vie, que j’ai dévorée sitôt après me l’être procurée. J’étais certaine d’aimer tout autant Bel-Ami, mais j’ai cette étrange manie d’attendre le bon moment pour entamer certains livres. Je les laisse mûrir comme des grands crûs, espérant me trouver, moi, dans la meilleure disposition pour les goûter. Réflexion faite, c’est peut-être moi, que je laisse mûrir…

Mais en juin, Bel-Ami m’avait été ravi par M*, venue arroser mes plantes pendant notre absence. Elle s’est alors payée de quelques emprunts dans notre bibliothèque, prêts qui lui furent bien sûr consentis dès notre retour. Comme il m’était impossible de le récupérer chez elle avant deux ou trois jours, j’ai couru à la librairie m’en acheter une nouvelle édition. Et j’écris ce billet parce qu’il me reste un chapitre à lire, et qu’après, ce sera fini.

Quel sens de l’à-propos, ce livre ! Je suis tout à fait en phase avec son héros, éternel insatisfait, conquérant sans scrupules, vulgaire parmi la haute, obsédé par la mort mais résolument vivant, parce qu’il sait rendre mobiles des existences qui devraient être figées. L’image, dans le livre, est inverse, puisqu’il est associé au Christ marchant sur les eaux, lequel dompte –en les figeant– les forces qui devraient l’engloutir.

Et je suis comme elles toutes, ces femmes qui doivent délacer leur corset pour mieux reprendre leur souffle, admirative et folle de lui, en bonne petite bourgeoise lettrée qui ne vit que dans les romans. Que pouvait faire d’autre une femme du XIXe siècle ? Comme j’aimerais avoir le courage de vivre les promesses de mon siècle, moi pour qui tout est possible ! Pourrais-je moi aussi être «crâne» comme Duroy et modeler mon monde comme une vulgaire motte de plasticine ?