Billets de décembre 2009

Sur les gouffres amers

Mercredi 9 décembre 2009

Ce blogue est un espace de liberté, encore que la pudeur y joue les censeurs. C’est à tout le moins mon caprice. Les publications s’y font à un rythme sporadique, mais surtout, je ne choisis pas les sujets pour qu’ils plaisent : ils ne plaisent certainement à personne d’autre aussi bien qu’à moi-même, mais qu’importe ! Ils répondent à un appel et je ne prendrais pas la peine de les explorer avec précision –un jour j’aspirerai peut-être à l’esthétisme- si je ne les savais soupesés par quelques esprits exigeants qui, je l’espère, se promènent encore parfois par ici.

J’ai besoin de m’ennuyer pour écrire, et dans le tumulte de la vie de famille, du travail à accomplir, de la course quotidienne dans notre escalier qui craque, je prétends ignorer cette voix, ce rythme lancinant que je porte incessamment, ou plutôt, ce rythme qui me porte, comme celui d’une mer tranquille, que fendent les paquebots les plus banals, toujours à l’heure et chargés de produits bêtes dont on saurait se passer. Non, je ne suis pas de ces cargos fantastiques

Les moteurs sont coupés, mais ce n’est pas tout à fait le silence. Bien que subtil, le rythme est là, menaçant, de plus en plus perceptible. C’est un rythme qu’il me faut reproduire avec les mots, et qui s’exprime avec la même ténacité qu’une mélodie qu’on passe tout le jour à fredonner. Je ne dirai pas que c’est un souffle, car c’est aussi l’inspiration, et je ne voudrais pas non plus laisser entendre qu’il s’agit de quelque chose de violent. Cela ressemble plutôt au mouvement court et opprimé de la cage thoracique qui préside aux larmes. Il faut des mots pour le ralentir, comme une caresse peut dominer la respiration et la détendre.

Demain, avec les copies qui me seront remises, je ferai à nouveau vrombir le moteur, et déjouerai pour quelque temps la pulsation de cette mer noire et insidieuse qui me mène je-ne-sais-où.

L’Impromptu du A-435

Vendredi 4 décembre 2009

J’ai déjà évoqué, sur l’autre blogue, le plaisir que j’avais à surveiller les examens ; plus précisément, ce sont les analyses et dissertations de fin de session que j’aime, celles où je peux me permettre de lire, de rêvasser, d’épier mon petit monde ou de griffonner quelque billet comme celui-ci parce que la session achève, qu’il est hors de question que je plonge dans quelque lecture qui annonce la suivante, que me faire plaisir m’apparaît comme une absolue nécessité avant le douloureux dernier sprint de correction.

Aujourd’hui, la scène est on ne peut plus heureuse. Dans un petit local ensoleillé, un groupe que j’aime. Les étudiants, tendus avant le cours, se sont sentis soulagés à la lecture du sujet d’analyse résolument facile qui leur est imposé. Maupassant avait la figure de style généreuse dans ses contes fantastiques et les crayons vont bon train chez qui s’était préparé.

Installée au grand bureau, je retrouve avec délice Le Perroquet de Flaubert, roman de Julian Barnes laissé la veille, qui, n’eût été un accessoire locuteur fictif, tiendrait bien davantage de l’essai littéraire (un vrai de vrai) que de la fiction. Je suis d’une race étrange qui adore les essais littéraires et celui-ci est un petit bijou.

Ce sont cependant les mots du romancier de Croisset que rencontre d’abord mon regard, dans une section où Barnes présente des citations dans une chronologie particulière : celle de l’événement biographique sur lequel elles jettent un éclairage, parfois rétrospectif, parfois instantané. Bref, c’est le grand maître qui parle, ou plutôt, ses images, toujours éloquentes.

« Mes livres et moi dans le même appartement, c’est un cornichon et du vinaigre».

Le moyen de ne pas sourire ? Un étudiant répond, un peu étonné, et se replonge dans sa copie. On dirait que j’ai choisi mon bandeau et mon t-shirt rose pour aller avec la couverture du livre, ou alors l’inverse. Mais non, je jure que tout cela, cette chimie particulière, ce matin sucré, ce n’est pas une recette : c’est du bonbon spontané, ce qui n’est pas rien, quand on connaît la précision que demande l’art de la confiserie.

«Je ne suis qu’un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du beau. Voilà tout».

J’ai des chaleusr: je me retiens d’agiter la main à la façon d’un éventail. J’adopte la posture du lézard.

«Moi, je me sens déraciné et roulant au hasard comme une algue»

Tiens, une nouvelle phrase pour mes jours de déprime…

Et mes pauvres suppliciés qui peinent sur les mots du protégé de notre Ours. J’exagère : on voit à leur bonne tête qu’ils s’en tirent bien. Plus tard, au sortir de la classe, une étudiante me dira : «Merci, Madame, le sujet est facile». Quand même, c’est une épreuve importante pour eux, et moi qui suis si légère… Il est certes un peu drôle, ce bonheur, éprouvé ici… N’est-il pas en soi, un peu coupable ?

Chez Flaubert, le plaisir est surtout dans l’appréhension, nous rappelle Barnes. À la fin de L’Éducation sentimentale, Frédéric et Deslauriers se remémorent leur plus heureux souvenir : une première visite au bordel ratée, mais dont les préparatifs, l’expectative ont formé la véritable fête.

Et justement, le paresseux du groupe, l’impoli qui m’a si souvent texté au visage est allongé sur sa copie. Quelle paix, dans un moment pareil ! Aussi dois-je avouer que mon plaisir, alors que les autres travaillent et semblent bien s’en tirer, alors que je lis des choses sublimes devant eux, alors qu’il fait soleil et rose et douillet dans la classe, c’est aussi l’idée de le voir s’extraire tout à l’heure du roupillon impromptu dans lequel il est plongé depuis déjà une bonne heure.