Le jusant

J’ai trente-quatre ans. Je ne suis presque plus une «jeune», une vraie jeune, et je suis fascinée par ce qui avant n’étaient que des indices de mon vieillissement, mais qui sont désormais des preuves irréfutables de la dégradation des organes, laquelle culminera évidemment par ma mort.

J’ai teint quelques cheveux gris, mais d’autres preuves ne se laissent pas aussi facilement dissimuler. Il est bien fini le temps où une nuit de sommeil, un masque, un peu de sport me permettaient d’effacer les traces des abus, dont la maternité s’est révélée le pire : n’ai-je pas violenté ce corps pour produire deux enfants ? Désormais, et pour le reste de ma vie, j’habite le corps d’une femme qui a enfanté, et j’aurai beau ne pas avoir l’esprit d’une telle femme, c’est ce corps que je porte, et qui m’enferme dans la maternité.

Désormais, je ne pourrai que tomber malade, m’enlaidir, rider, friper, sécher, casser, et c’est épouvantable, parce que c’est aujourd’hui que je saurais quoi faire d’un corps de vingt ans, je l’utiliserais à bon escient, j’en connais aujourd’hui la valeur, alors qu’à l’époque, j’en gaspillais les ressources. Pas que j’aie été spécialement jolie, ou forte, ou résistante : je ne me leurre pas. Mais mon corps, s’il était ordinaire, était tout de même celui d’une vivante.

Maintenant, quand je tombe, je sens que ce n’est pas moi qui tombe, mais une adulte. Quand je tombe, ce n’est plus drôle.

Et c’est affreux de penser que je suis captive d’une carcasse, qui peut encore bien sûr exulter, mais qui n’a pas encore souffert et qui m’emmène vers le pire.

2 commentaires à “Le jusant”

  1. Catherine a écrit :

    Déprimant mais vrai. Question : qu’est-ce que l’esprit d’une femme ayant enfanté? Mou comme son ventre?

  2. Mo K a écrit :

    Je pense qu’il y a des mères qui le deviennent jusqu’à la moelle. Je n’en suis pas.

Publier un commentaire